PETITE CURE DE RIENS

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« Tu es un type bizarre tout de même… »
Sortis de la bouche de proches, ces mots, loin de me froisser, semblent me définir au plus juste. Est-il vraisemblable que je cherche non pas « l’or du temps » mais du temps ? Du temps pour soigner une partie de moi-même à l’aune des variétés du monde et de fait, en chasser l’ordure en effectuant une sorte de tri ? Dans mon esprit, tantôt ça hurle, tantôt ça gémit – pour qui, comment et pourquoi ? Je ne saurai trop le dire précisément, comme si cerner, identifier, nommer ce qui me taraude, m’excite et me tient debout jour après jour, suffisait à détruire le désir.

Cupidon
Putto aiguillonnant la flèche dont la trajectoire reste insoupçonnée, comme je t’aime et comme je t’attends à chaque carrefour… Jadis, tu te maintenais suspendu dans un angle du plafond. Ma main se dirigeait vers la bibliothèque. Tu décochais. Un picotement dans ma nuque marquait l’instant précis où, délicatement, j’extrayais du rayonnage le livre d’aventure. Je partais ensuite sans quitter mon studio. Être non voyageur mais qui, pourtant, s’évade. Et puis sont venus les déplacements. Je me suis investi touriste. J’ai amassé des tours Eiffel, des boules à neige, des galets peints, des polaroïds. Mon corps fut marqué par quelques suçons. Je n’aime pas les tatouages, il fixe l’éternité. Je suis un navire en dérive. Aucun port ne me convient.

Locus solus
Quelque part existe une grange abandonnée aux vents et aux araignées qui m’attend. Elle se tient au creux d’un vallon, non loin d’une rivière baignant les réacteurs d’une centrale nucléaire. J’échangerai quelques curies pour un cancer plus noble encore, celui qui ronge passionnément mes appartements intérieurs. Je veux les remplir avec soin non pas de souvenirs réels mais d’inventions. Comme je craignais autrefois de ressembler aux copieurs, ni Bouvard ni Pécuchet, je vais, je viens dans ma grange meublée de petits riens. Il y aura, au centre, un grand lit. Je n’aurai pas froid. Le plafond sera comme un fond de cale. Quelques bouteilles à portée de main. Un chat phosphorescent signifiera le temps absolu en lissant ses moustaches. Un appentis desservira la loggia, bourré d’échantillons sans aucun lien entre eux. Le chat sera dressé pour aller et venir, un objet différent entre ses crocs à chaque fois puis, sa tâche achevée, s’assoupira sur un tapis de tourbe.

Sérendipité
J’essaye sans cesse. Comme je travaillai ma pâte, mêlant farine, beurre fondu, sucre et jaunes d’œuf, l’idée me vint d’y ajouter des quartiers préalablement caramélisés de cœurs d’artichaut. Un jour, je mélangeai chair d’avocat et sucre. Une autre fois, je fixai l’arôme de quelques petites tomates olive du Vésuve d’un jet de lacrima christi. Il faut dire que mes rêves de métier, enfant, furent longtemps l’archéologie et la chimie. Les temps d’Albert le Grand sont révolus mais Capitaine Némo veille. J’ai remisé la cornue en pyrex, les éprouvettes, le permanganate ; la boîte Chimie 2000 pourrit sans doute en quelque cave. Sur une étagère, j’accumule des objets trouvés. Quand j’organise un dîner, mes hôtes font face au petit cabinet couleur acajou. Ils s’exclament souvent, à peine la bouchée singulière déglutie « mais qu’est-ce donc que CELA ? ». Alors, nous partons ensemble à la recherche des origines du monde.

Texte : Philippe Di Folco

Œuvre : Futura 2000

Extrait DEDICATE 29 – Automne-Hiver 2012/2013

 

 

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