HANNI EL KHATIB

Le songwriter américain d’origine palestino -philippine est en grande forme, et s’apprête à dévaster la scène rock  internationale grâce à un second opus produit par la moitié des Black Keys . Oh yeah !

Reprenons rapidement le parcours détonnant d’Hanni El Khatib. Une naissance à San Francisco, une passion pour le skateboard, un job de designer pour une marque de streetwear à Los Angeles… Puis, soudain, le basculement. En 2010, il plaque tout pour se consacrer à ce qui le démangeait depuis si longtemps : le rock’n’roll. D’où un premier disque lo-fi et sexy à souhait, le plus que prometteur Will The Guns Come Out (2011). Avec sa ribambelle de morceaux expéditifs, son look vintage et son côté seul contre tous (il se produit, à l’époque, seulement accompagné d’un batteur sur scène), HEK pour les intimes rend un bel hommage à ses ancêtres rockabilly. Avec une petite touche punk pour la peine… Son nouvel album  s’appelle Head In The Dirt, littéralement “la tête dans la saleté”, si ce n’est autre chose… Avec ses morceaux crasseux comme il se doit, Hanni El Khatib n’a jamais eu peur de mettre les mains dans le cambouis. Mais les riffs qu’il extorque de sa guitare sont bel et bien en or massif.

Tu es là depuis quelques jours, et ton rythme semble effréné, entre interviews , show-cases et émissions télé… Comment vas -tu ?
Je suis exténué ! Si seulement je ne faisais que travailler, je tiendrais mieux la route. Mais après une longue journée de promo, je fais la fête… Je ne peux pas m’en empêcher ! Là, je n’ai qu’une envie : monter dans mon avion qui va me ramener chez moi, me faire servir un whisky bien tassé et dormir pendant dix heures d’affilée.

Tu retournes donc à Los Angeles. Toi qui a grandi à San Francisco, n’as-tu pas envie de rentrer au bercail ?
C’est vrai qu’à l’origine, je m’étais installé à L.A. uniquement pour mon travail, lorsque j’étais directeur artistique pour la marque de streetwear Huf. C’était passionnant, très speed, et le business devait se faire là. J’ai donc déménagé sans sourciller, d’autant plus qu’habiter à San Francisco, c’est très cher, très compliqué. Mais après six mois, j’ai quitté mon job pour devenir musicien à temps plein… Et je me suis donc investi sur la scène locale. Mon label, Innovature Leisure, est à Los Angeles, et c’est là où se trouve l’industrie de la musique. Les journalistes vous repèrent, écrivent sur vous, on peut jouer à chaque coin de rue…

La scène artistique de Los Angeles est-elle aussi cool qu’on le prétend ?
Oui ! L’ambiance y est cool, assez rafraîchissante car tout le monde déborde d’idées. Le Do It Yourself marche à merveille, et nous sommes tous très soudés. Pas de rivalité entre nous, nous sommes même très solidaires, et surtout, nous nous encourageons à ne pas baisser les bras, même dans les moments difficiles. Malgré la crise ambiante, il y a du monde aux vernissages, aux concerts, aux performances… C’est génial de faire partie de cette scène-là, je m’y sens très à l’aise.

En revanche , c’est à Paris que tu as rencontré Dan Auerbach , la moitié des Black Keys , qui a produit ce nouvel album…
C’est l’avantage de tourner aussi souvent. Mes concerts à l’étranger m’ont offert l’occasion de faire énormément de rencontres. Dan, c’était dans un bar, à une heure assez tardive… Sur le coup, nous n’avons rien décidé du tout et avons juste discuté de musique d’autant plus que j’adore les Black Keys. Après cet échange, nous sommes restés en contact.
Et, quelques mois plus tard , vous vous êtes retrouvés enfermés dans son studio à enregistrer Head In The Dirt…
Exactement, au printemps 2012. À Nashville, l’une des villes les plus authentiquement musicales du monde. C’est allé assez vite, finalement, tout comme les sessions de l’album. Nous sommes allés droit au but ! Dan a déjà une belle expérience de producteur derrière lui, il sait comment faire pour ne pas perdre de temps. Il m’a permis aussi de me reposer. Moi qui avait enregistré tout seul Will The Guns Come Out, j’étais absolument ravi de n’avoir qu’à chanter et jouer de la guitare. S’entourer des meilleurs est quand même la plus belle manière de travailler.

Comment définir ta relation avec Dan Auerbach ?
En deux mots, nous sommes de bons amis et nous aimons faire de la musique ensemble. Et j’espère que ça va durer, qu’il me produise un autre disque ou pas. L’important est de garder le lien…

Malgré ton côté vieux loup solitaire , l’amitié, semble quelque chose d’important à tes yeux.
C’est vrai que j’aime être dans ma petite bulle… Mais mes amis me sont indispensables. Par exemple, je leur dois d’être devenu musicien professionnel. En fait, cela faisait très longtemps que j’écrivais et j’enregistrais chez moi, seul. Mes textes étant assez personnels, je n’osais pas les faire écouter. Or, mes amis ont découvert ce que je faisais de mes soirées libres et de mes week-ends, et ne m’ont pas laissé d’autre choix que de leur soumettre quelques titres pour appréciation. Instantanément, ils sont devenus des fans hyper enthousiastes, et m’ont poussé à faire des maquettes, à contacter un label. L’un d’eux possède un home studio, et m’a invité à venir enregistrer chez lui. Titre après titre, l’album s’est fait… Si mes amis ne m’avaient pas convaincu de la qualité de ma musique, je n’aurais jamais osé me lancer. Ou alors, beaucoup, beaucoup plus tard. Je leur en serai éternellement reconnaissant.

Pour revenir sur Head In The Dirt, le fait qu’il soit ton second album, et qu’il soit donc crucial dans ta carrière, n’est-ce pas trop stressant ?
Ça l’est. Mais je sais que j’ai donné le meilleur, que le rock y est direct, que tout le monde peut l’aimer… Ce n’est pas un disque compliqué, il doit avant tout faire plaisir. J’aime chaque titre comme il se doit, même si j’avoue avoir un petit faible pour “Pay No Mind”, qui définit bien l’ambiance survoltée de l’album.
Tout en marquant une nouvelle étape dans ta discographie, cet album te ressemble… Et s’inscrit dans la continuité de Will The Guns Come Out.
C’est parfaitement vrai. Parce que je n’ai pas vraiment changé. Même si j’ai gagné en maturité, je me suis pris des claques et j’ai vécu des moments euphoriques, je ne veux pas prendre la grosse tête. Et puis mes influences n’ont pas non plus changé. Pour les citer dans le désordre, les Cramps, Spike Jonze, Chuck Berry, Black Sabbath, les Beastie Boys, Elvis Presley, Man Ray, les Stooges ne sont pas prêts de sortir de ma vie…
Que des références très américaines !
Absolument. Je suis à 300% américain, et fier de l’être ! Les gens n’arrêtent pas de me rappeler le côté philippin et palestinien, mais j’ai grandi en Californie, mes parents parlaient anglais… Mon premier album, License to Ill des Beastie Boys, c’est ma mère qui me l’a offert à un Noël ! S’il est hors de question de renier mes origines, j’ai été élevé dans l’amour du drapeau national, dans des valeurs de travail et d’assimilation. Pour rassurer ma famille, j’ai d’abord eu des jobs alimentaires très sérieux avant de m’octroyer le droit de vivre mon amour de la musique… Il y a quelques années, jamais je n’aurais pensé en arriver là !
Le rêve est donc devenu une réalité ?
Oui… Je me sens très heureux et très chanceux de pouvoir vivre de ma musique. J’ai toujours aimé jouer, écrire des chansons… Hors de question de me détourner de cette objectif de vie. Retourner en arrière maintenant serait trop difficile !
Te souviens-tu de ton premier concert ?
Comme si c’était hier. J’ai fait la première partie de Florence & The Machine pendant sa tournée, et c’était vraiment génial. Même si nos musiques respectives n’ont rien à voir l’une avec l’autre ! Je suis immédiatement devenu accro à la scène.
Avec cette carrière prometteuse, trouves-tu encore le temps de faire du skate , ta première passion ?
Entre les concerts, la promo, le travail de bureau au quotidien, les sessions en studio et les grasses matinées quand je peux me le permettre, je n’ai plus le temps d’aller rider. De surcroît, je suis de plus en plus effrayé à l’idée de me blesser, et donc de m’abîmer pour une tournée. Un guitariste avec la main bandée, ça ne le fait pas trop. Et si je me casse une cheville, comment réussir à sauter sur scène ? Donc je finis par être prudent, ce qui enlève beaucoup de plaisir à la pratique du skateboard… C’est dommage, mais je ne le mets pas non plus totalement de côté : c’est en regardant des vidéos de skate que je suis tombé amoureux du rock’n’roll. Je dois beaucoup à cette planche de bois !
Le stylisme, que tu pratiquais au quotidien dans ton ancien travail , te manque-t-il ?
Pas vraiment, car je m’occupe de la direction artistique de mon label. J’ai la chance de collaborer avec un photographe hyper talentueux qui s’appelle Nick Walker, je gère toute mon identité visuelle ainsi que celle d’autres artistes… Je fais toujours autant d’expositions, je me passionne toujours pour l’art suisse et japonais… Niveau image, j’ai donc encore ma dose – même si le son suffit à mon bonheur, bien sûr !
Pour terminer, si tu n’étais pas musicien… ?
Je serais sans doute encore directeur artistique… Ou bien je serais un cactus ! Pour moi qui n’aime que l’été, ce ne serait pas illogique. Cette plante vit uniquement au chaud et s’hydrate elle-même. Le cactus est autonome, et c’est ça qui me plaît. N’avoir besoin de personne pour exister, peut-on rêver mieux ?

www.hannielkhatib.com

INTERVIEW Sophie Rosemont

PHOTOGRAPHIE Alexandre Brunet

Extrait de DEDICATE 30 – Pritemps/Été 2013

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