L’ERRANCE AU CINEMA

Un héros, c’est un personnage qui va vers son accomplissement en agissant. Un errant n’a ni but ni devenir ni action sinon celle d’être. Un errant est donc un antihéros qui en plus est à la dérive. Pourtant sa position extérieure au monde, marginale, lui donne une grande force et une grande clairvoyance. À ce titre, l’errant est un personnage capital du cinéma contemporain dans ce qu’il a de plus contestataire ou de plus subversif. Voici un parcours à travers les œuvres de trois cinéastes pour lesquels l’errance est une thématique récurrente autant qu’un mode d’écriture et un fondement artistique : Agnès Varda, Chris Marker et Gus Van Sant.

La liberté au prix de la mort SANS TOIT NI LOI Agnès Varda (1985) Avec Sandrine Bonnaire, Yolande Moreau, Macha Méril, Stéphane Freiss… Un fait divers. Une fille de dix-huit ans retrouvée gelée dans un champ. Son corps déposé dans une fosse commune. Cette fille perdue, oubliée, Agnès Varda lui a donné un nom “Mona sans toit ni loi”, et a décidé de partir sur ses traces. Elle lui invente une vie, des rencontres. Elle se garde bien de la juger, ou d’en faire un personnage de film trop beau ou trop pathétique, trop écrit et trop faux. Non, c’est simplement une SDF, sale et sans gêne, qui parcourt la campagne, volant et glanant ce qu’elle peut, profitant de la générosité des automobilistes qui s’arrêtent sur son chemin. Mona, c’est l’expérience de la liberté absolue. Pas d’attaches. Elle est chez elle partout. Pas de calcul. Elle est toujours égale à elle-même. Pas de peur. Ce sont les autres qui s’inquiètent pour elle. Car Mona marque ceux qu’elle croise : la bonne en mal d’affection, la bourgeoise botaniste, le philosophe reconvertit en paysan. Elle les éclabousse de vie et d’impertinence. Elle leur jette à la figure leurs conventions, leur normalité qui est un emprisonnement. Elle révèle d’un coup, par son regard, par sa franchise, par son extériorité, toute la vanité de leurs vies confortables et prévisibles, tristement fatales.

A-t-elle raison d’avoir choisi cette vie ? Le film ne dit pas ça. Il imagine seulement cette vie disparue. La caméra d’Agnès Varda glisse sur les paysages, et les personnages choisissent de s’y aventurer comme par hasard. Comme dans la vie. Et cela nous donne à contempler autant de moments troublants où les jugements de la moralité et de la société sont laissés de côté pour faire place à l’empathie. Où l’on comprend, où l’on admet. Agnès Varda a toujours travaillé et incarné l’errance cinématographique, depuis “Cléo de cinq à sept”, et son parcours à travers Paris, jusqu’aux rencontres itinérantes des “Glaneurs et la Glaneuse”. “Sans toit ni loi” a pourtant une place particulière. D’abord parce que ce film fait de l’errance sa forme : la temporalité y est complètement aléatoire alors que l’enquête progresse hasardeusement et est ponctuée de nombreux allers-retours pour retrouver les traces de Mona. Mais “Sans toit ni loi” pose surtout une vraie réflexion fine et complexe sur la contradiction de l’errant. Il est à la fois celui qui est vraiment libre parce qu’il est vraiment seul. Mais il est du même coup voué à la destruction pour la même raison. La liberté de Mona, qui est son absence d’attache, son errance précisément, est au prix de sa déchéance et de sa mort.

Se perdre dans les images SANS SOLEIL De Chris Marker (1982) Chez Chris Marker, également réalisateur du conte apocalyptique “La Jetée” qui est à l’origine de “L’Armée des 12 singes” (Terry Gilliam), l’errance n’est pas la thématique, elle est la forme même du film, son matériau. “Sans soleil”, c’est le résultat des voyages que ce réalisateur, aujourd’hui octogénaire, a faits autour du monde, du Japon à la Guinée en passant par le Cap-Vert. C’est l’errance de ses pas et de ses idées. L’errance de sa caméra sur des visages de femmes, sur des trains, sur des statuettes de chats… C’est l’errance du montage qui fait s’assembler les images les plus inattendues, se rencontrer l’indépendance africaine et les jeux vidéo japonais. “Sans Soleil”, c’est surtout l’errance de la pensée de Chris Marker qui rebondit sur les images et sur elle-même pour créer les liens les plus improbables. On croit parfois s’y perdre et pourtant au final la boucle se boucle avec élégance, nous laissant pleins d’images et de sensations, légèrement ivres et comme hypnotisés, nous réveillant d’un grand voyage autant intérieur qu’extérieur. Mais la première préoccupation de Chris Marker reste la transmission de sa passion pour le voyage et la beauté du monde. Il s’applique à filmer “la liste des choses qui font battre le cœur”. Car Chris Marker vit pour et dans les images. Comme Agnès Varda, on ne l’imagine pas sans une caméra à la main. Chris Marker vit avec le sentiment du monde qui se crée et s’efface à chaque seconde. La caméra est l’outil du souvenir. Ce qui n’est pas filmé disparaît à tout jamais, et ce qui est filmé se substitue à tout jamais au réel pour constituer le souvenir, le seul vrai et valable. Dans “Sans soleil”, le narrateur nous dit : “Je me demande comment se souviennent les gens qui ne filment pas, ne photographient pas, ne magnétoscopent pas. Comment faisait l’homme pour se souvenir ?” En somme, l’errance de Chris Marker est celle d’un amoureux du monde autant qu’une posture intellectuelle qui propose une pensée complexe et ramifiée comme seule réponse à un monde complexe et ramifié. L’errance est enfin la conséquence de son obsession de voir, de connaître et de figer le monde, en réponse à son angoisse permanente du temps qui passe et qui détruit tout.

Seul face au vide GERRY De Gus Van Sant (2003) Avec Matt Damon, Casey Affleck… Si chez Agnès Varda l’errance est le propos et la forme, si chez Chris Marker l’errance est le matériau et la logique, dans “Gerry”, de Gus Van Sant, l’errance est l’essence même du film. Deux adolescents se perdent dans le désert américain, présences insignifiantes dans la nature immense et majestueuse. Voilà pour l’histoire. L’errance est ici une donnée brute, à peine justifiée. Le scénario, écrit par le réalisateur et les acteurs au jour le jour, ne semble avoir ni but ni réelle motivation autre que l’expérience de la perte elle-même. L’errance est inexpliquée et absolue. Le sens du film n’est guère plus dans les personnages qui n’ont pas de réelle personnalité ; à peine un prénom commun et qui n’en est pas un : Gerry, qui veut dire “Ducon” en américain. À propos du film, Gus Van Sant écrit : “On voulait que d’une certaine façon, le spectateur se perde avec ces types, et l’emmener vers un ailleurs, l’éloigner du cinéma américain moderne. On a atteint cet ailleurs et on ne peut pas aller plus avant dans cette direction.” Effectivement, le film est sans concession à la modernité en ce sens qu’il est totalement déscénarisé. Ses personnages ne sont même plus des antihéros. Ce sont des vides en errance au sein du vide. Les ressorts de la participation à l’expérience cinématographique ne sont plus intellectuels : plus de dramaturgie, ni de psychologie. Nous sommes dans l’expérience sensuelle et atmosphérique de la nature, de la marche, de la musique. Nous vivons la perte en même temps que les personnages. Mais nous ne vivons pas leur errance. Nous vivons – si nous l’acceptons – notre propre errance. “Gerry” nous ouvre un temps de réflexion et de perte intime. Il nous force à une pause et nous met face au vide dans notre époque trop agitée et trop matérialiste. “Gerry”, pour qui veut bien s’y perdre, est une expérience de l’étrangeté du monde, une confrontation primale de soi et à la matérialité inquiétante des choses. Si l’on peut reprocher une certaine complaisance au film – dans les longueurs, dans la fin –, on ne peut pourtant pas en vouloir à Gus Van Sant d’avoir tenté cette expérience jusqu’au bout, expérience qui vaut justement parce qu’elle est sans concession. Les bons réalisateurs ne sont pas les plus constants. Ce sont ceux chez lesquels on sent toujours la recherche. On sent d’ailleurs combien cette expérimentation a été utile au façonnement du monde froid et fluide, dérangeant et fatal du chef-d’œuvre qui a suivi, “Elephant”, qui au final plonge le spectateur dans la même perplexité, dans la même incompréhension des choses et des êtres à jamais distants et étrangers. L’errance ici c’est donc d’abord celle de l’artiste qui accepte de se perdre pour trouver son accomplissement. Mais surtout “Gerry” nous confronte à une errance d’un type nouveau. Fini l’errance de la “beat generation”. C’est aujourd’hui l’errance de la génération X, la génération perdue. Une errance dans un monde sans repère et sans valeur. Une errance qui n’est plus contestataire mais consentie, évidente, généralisée. L’errance dès lors n’est plus voulue mais subie, conséquence d’un monde dont le sens peu à peu disparaît.

Retrouvez ces films en DVD “Sans toit ni loi”, d’Agnès Varda, est disponible dans la collection Les films de ma vie. “Sans soleil”, de Chris Marker, couplé avec “La Jetée”, est édité par Arte Vidéo. “Gerry”, de Gus Van Sant, est édité par MK2 Vidéo.

Textes : Gilles Bindi

Published : Printemps 2005 – DEDICATE 05

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