Isabelle Huppert – Archives DEDICATE 35

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Isabelle Huppert entre parenthèses

Lieu Hôtel de L’Abbaye Paris 6e. Avril 2017.

Vous sortez d’un tournage…
Oui, du tournage d’Eva, de Benoit Jacquot [sortie prévue en janvier 2018]. C’est mon 6e film pour lui. Nous avons beaucoup aimé tourner ensemble, et j’ai aimé le retrouver. On a bâti au fil des années une relation privilégiée, particulière… C’est plutôt rare pour moi ou pour les acteurs en général de jouer plusieurs fois pour un même réalisateur… Mais ici, je trouve ça normal. Comme une évidence.

Il s’agit un remake : c’est pas gênant ?
Oh mais rien ne me gène ! Enfin si… Je n’aime pas les biopics et je n’en ai d’ailleurs jamais fait. En vérité, on ne m’en a jamais proposé ! ça doit se savoir… Bien entendu, certaines vies me plaisent, mais ce sont des vies d’anonymes remarquables… Jouer une célébrité non, je ne peux pas, je trouve que dans ce genre de film, en général, la forme l’emporte sur le fond… Je suis attirée par des histoires originales et non des films d’après des “histoires vraies” : ce terme est rédhibitoire, me repousse, c’est tout le contraire d’un sésame, l’idée qu’on puisse jouer sur la réalité. Et puis qu’est-ce ça veut dire, au fond ?

 

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Robe Jacquemus, Collier Emanuel Ungaro, Boucles d’oreilles Alican Icoz

 

Vous devez recevoir pas mal de scénarios… Comment le choix s’opère-t-il ?
J’en reçois beaucoup, parfois un peu trop, et c’est difficile de dire non. Et puis, les lire me prend un temps fou, car je suis consciencieuse, même pour les mauvais textes. Lire en anglais ne me pose aucun problème mais, en revanche, la façon dont les Américains s’encombrent de multiples détails descriptifs, rend l’exercice très pénible. En France, par exemple, on est plus économe. Un bon scénario pour moi c’est ça. [rires] En même temps, je pensais à Sacha Guitry, j’imagine qu’il s’y montrait bavard, mais bon, au moins lui, il savait écrire.

Que lisez-vous donc d’autre ?
J’ai découvert un roman extraordinaire, Aquarium de David Vann : c’est amusant, car je venais juste de lire dans Libération un entretien, où il déclarait qu’il n’avait jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui et puis la ligne d’après, il annonçait qu’il venait de divorcer et, enfin, il terminait en disant aimer sa femme plus que tout ; j’ai trouvé ça très touchant et drôle. Quelques jours plus tard, on m’offrait par hasard Aquarium. Vous saviez qu’il était né en Alaska et qu’il vivait en Nouvelle-Zélande ? C’est rare ça, et j’ai été intriguée, voilà…

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Le meilleur endroit pour lire à Paris : rive droite ou rive gauche ?
Evidemment rive gauche puisque j’y habite, que j’y ai toujours vécu mais jamais en continu, enfin pas assez, car les tournages m’interdisent d’y rester très longtemps… Je suis très souvent à New York, plus qu’à Londres, ville que je trouve trop grande, impénétrable parfois. J’aime énormément Manhattan, ça bouge beaucoup, mais bon, je sens ici, à Paris, quelque chose d’immuable, et qui me retient…

On sent comme un regret…
J’ai une vie itinérante : tournages, tournées, etc., mais je ne vais pas me plaindre, c’est mieux que rien du tout… enfin parfois, là, vous voyez, au moment où vous me parlez, j’imagine comme la possibilité d’une échappée… Comment dire? Par exemple, cette semaine, j’ai réussi à aller trois fois au théâtre. En réalité je fais ça très souvent. Par exemple, je suis allé à Oslo pour voir le spectacle de Bob Wilson [Edda d’après Jon Fosse], à Lausanne, pour celui de Romeo Castellucci [Democracy in America], et je me souviens d’avoir pris un vol Paris-Vienne rien que pour voir le Hamlet de Peter Zadek; quand La Dispute de Patrick Chéreau était en tournée, je suivais les représentations un peu partout en France, je suis comme ça, je n’arrête pas, le théâtre c’est mon échappée à moi. Mais je ne sors pas que pour aller au théâtre : d’abord je suis une couche tôt, non, ce que j’aime bien aussi ce sont les défilés de mode : on voit des ensembles féminins (ou masculins) extravagants, enfin disons que je ne porterai pas ça, mais j’aime ce spectacle-là. Ce que je regrette, au fond, c’est le classicisme de la rue, quand les modes ne s’y téléscopent plus. Un peu comme pour les couleurs de voitures: gris, noir, blanc…

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Robe Charvet, Chaussures Sergio Rossi, Bijoux Cartier Haute Joaillerie

 

C’est différent pour vous de jouer sur les planches, face au public ?
Pour moi, il s’agit du même travail. Les confins en sont différents bien entendu, mais je joue de la même manière. Dernièrement, j’ai entendu qu’on allait peut-être reprendre Orlando de Bob Wilson, mais figurez-vous que les costumes, qui étaient splendides, et les décors, ont mystérieusement disparu… C’est assez étrange… Sinon, ce que j’aime faire au théâtre c’est lire des textes, c’est un exercice que je trouve passionnant.

De vos portraits, et quand je vous regarde, il émane comme une douce mélancolie…
Oui, je suis comme ça véritablement. Vous savez, pour les actrices, j’ai l’impression qu’elles se pensent comme un double: d’abord sous le regard des autres, et puis en compagnie d’un double imaginaire, qui leur parle, qui ne les conseille pas vraiment, qui se trompe même parfois [rires]… Il s’agit d’une chose très littéraire au fond, une sorte de regard qui s’écrirait… Être actrice, n’est qu’une question de regard, finalement. Et au fond, oui, si je suis mélancolique, c’est parce que pour moi, c’est une forme de douceur…

 

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Top & Pantalon Emanuel Ungaro, Robe Djaba Diassamidze, Bijoux Alican Icoz

 

Beaucoup de tournages, de voyages, de festivals, de pression, au fond : où trouvez-vous le calme ?
Le calme je le trouve durant mon travail: c’est paradoxal, mais, lors des tournages qui ressemblent à une ruche vue de l’extérieur et c’est véritablement ainsi que ça se passe, je me fais un havre de paix, de recueillement, je suis tout entière concentrée dans mon rôle. Quand le film s’arrête, alors l’agitation fait irruption…

Et si là, tout à coup, vous pouviez voler du temps au temps ?
Eh bien voilà, quand on fantasme sur une longue période de temps libre, sur une parenthèse, comme maintenant, j’irai chez moi, à Paris, oui, c’est là que je suis bien, pour le temps d’une durée exceptionnelle. Et je lirai, tenez, Marcel Proust par exemple, car c’est à lire enfin La Recherche que l’on pense quand on se dit “mais qu’est-ce que je pourrai bien lire que je n’ai pas pu lire faute de temps ?”. Oui, c’est évident, je partirai À la recherche du temps perdu… En définitive, on a toujours l’impression de courir après autre chose, de vouloir autre chose que ce que l’on a, et à des moments plus brulants qu’à d’autres. D’où la délicatesse avec laquelle ces choses-là doivent être exprimées…

 

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Top & Pantalon Prada, Bijoux Repossi

Alors empruntons au délicat Proust quelques formules de son fameux questionnaire : si vous étiez un parfum ?
Ah, vous voulez m’entraînez sur le terrain de mon intimité… J’hésite à répondre. Disons que j’ai eu un coup de foudre pour la dernière création d’Alber Elbaz, un nez exceptionnel, mais vous n’en saurez pas plus… Enfin si : je trouve que les parfums ont tous tendance à se ressembler. J’aime les parfums qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes, qui ont une forte personnalité.

Un plat ?
Non, non, si je vous dis ce que je mange, vous allez savoir qui je suis [rires].

 

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Manteau Y/Project, Chemise Ellery, Chaussures Sergio Rossi, Bijoux Cartier Haute Joaillerie.

 

Tout de même, il est midi…
Je ne sais quoi vous conseiller : là, je n’ai pas faim, je vais rentrer et dévorer la presse. Oui, croyez-moi, j’en suis addict. C’est très important, surtout en ce moment. La politique, tout ça, je ne veux pas passer à côté, faire comme si rien n’arrivait autour de moi. Vous ne voulez pas de votre carré de chocolat ? [nous buvions un café] Bon, et bien moi si, je le prends. Voilà.
Les remarques en italiques et entre crochets sont de la rédaction.

 

 

 

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Top & Pantalon Prada

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Entretien réalisé par Philippe Di Folco

Photographie Sylvie Lancrenon, Styliste Francesca Parise, Maquilleuse Carole Lasnier c/o B.Agency, Manucure Lucia Cheptene c/o B.Agency, Coiffure Christos Vourlis.
Set design Kaduri. Retouches Janvier.

 

Remerciements exceptionnels à Emanuel Ungaro et plus particulièrement à Isabelle Konikoff et Céline Lidureau.

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