FEMI KUTI, L’HERITIER

FÉMI, FILS DU CRÉATEUR DE L’AFROBEAT, FÉLA, REVIENT SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE AVEC SON NOUVEL ALBUM “AFRICA FOR AFRICA”, UN VRAI RETOUR AUX SOURCES POUR CET ARTISTE DE 48 ANS. L’ALBUM A ÉTÉ ENREGISTRÉ À LAGOS, NIGÉRIA, DANS LE STUDIO OÙ IL A RÉALISÉ SES PREMIÈRES SESSIONS: LE STUDIO DECCA, LABORATOIRE DE L’AFROBEAT DANS LES ANNÉES 70.

Tu es retourné à Lagos pour enregistrer “Africa for Africa” et surtout au studio Decca, alors que tu avais enregistré ton album précédent “Day by Day” à Paris. Pourquoi cette envie de travailler à nouveau sur la terre de tes racines, là où tout a commencé et où tu vis aujourd’hui?

Premièrement, travailler à Paris me permettait d’enregistrer seulement 3 jours en studio pour des raisons budgétaires, et j’avais besoin de beaucoup plus de temps. J’ai donc proposé d’enregistrer au Nigéria, même si je savais que nous allions trouver là bas des studios vétustes, en mauvais état, et que les conditions de travail seraient difficiles. J’ai ensuite proposé le “Decca” à mon producteur, Sodi, car je me sentais bien dans ce lieu, mon père y a travaillé et j’y ai aussi enregistré mon premier album en 1989. Les raisons de budget mais surtout l’envie d’avoir du temps pour créer ma musique nous ont convaincus d’enregistrer à Lagos. À Paris c’était “Time is money” à Lagos c’était “Time to create”.

Les conditions d’enregistrement imprévues et difficiles ont-elles influencé la façon dont tu as composé cet album ?
Oui, nous jouions sur des machines qui ne fonctionnaient pas tout le temps et l’électricité se coupait, alors on s’arrêtait et attendions parfois des heures puis ça revenait : “You see the light is on now, so let’s record…”, et nous reprenions remplis de colère et frustration, toutes ces émotions qui surgissaient dans ces moments-là ont beaucoup influencé notre façon de créer et composer. Je voulais me rapprocher de cette façon de travailler afin de laisser la musique diriger les sessions alors que normalement j’en ai la direction. Mais au “Decca” c’était impossible.

Comme lorsque tu as fait choisir les morceaux qui devaient figurer sur un de tes albums par un vote du public au Shrine ?
Exactement, ils connaissaient par coeur ma musique donc je me suis basé sur leur avis pour construire la playlist de l’album.

A propos du Shrine, le club fondé par Féla, détruit par la police et que tu as reconstruit en 2000, est-il le symbole de ton combat depuis plus de 10 ans pour la répartition des richesses, la liberté et la justice ?

J’ai décidé de reconstruire et faire vivre à nouveau le Shrine, pour combattre les souffrances et l’oppression du peuple Nigérian. Les chrétiens ont leurs églises, les musulmans, leurs mosquées, le Shrine est le temple de l’Afrobeat. C’est un lieu pour les hommes qui se battent pour leurs convictions, Mandela, mon père, Macolm X, Lumumba, tous ces hommes formidables ont visité et sont le Shrine. J’avais d’abord fondé en 1998, MASS (Movement Against Second Slavery), dans le but de combattre le pouvoir, mais malheureusement, je n’avais pas réalisé à l’époque la dimension de la corruption dans mon pays. J’ai arrêté car les gens ont cru que ce n’était qu’une affaire d’argent et j’ai réalisé que j’avais beaucoup dépensé à travers MASS et que rien ne s’était réalisé. Depuis 2000, avec le Shrine je sais où va mon argent et les gens bénéficient directement de ces investissements. La police a fait fuir beaucoup de clients mais même si les gens ne viennent plus je n’aurais pas perdu le combat, le Shrine sera toujours là et les artistes Nigérians s’y produiront toujours. Aujourd’hui, ils ne pourront plus nous faire taire.

Tu as toujours dénoncé la corruption et la folie du gouvernement Nigérian au travers de textes et paroles engagés et c’est encore le cas avec “Africa for Africa”. Tu y penses et crains leurs réactions ?
Comment ils vont réagir ? Si j’y pense je vais avoir peur alors je n’y pense pas ! Je fais ce que je fais à cause de l’urgence et je raconte juste la vérité. Le combat de mon père a commencé lorsque j’avais 12 ans, ils lui ont brisé les épaules pour l’empêcher de jouer du saxophone, je l’ai vu se faire battre, beaucoup de blessures physiques, qu’avait-il fait pour que l’on brûle sa maison ? La personne qui le persécutait est l’actuel président du Nigéria, celui que l’Amérique apprécie, que l’Angleterre approuve et que la France accueille ! J’ai toujours eu un discours politique et dénonciateur car je ne peux pas prendre les armes et je ne pourrai jamais être un terroriste. J’ai 48 ans et au Nigéria, des gens n’ont toujours pas d’eau, des milliers d’enfants sont non scolarisés, ils n’ont pas de chaussures, mais l’or, le pétrole, tout vient de leur pays. Comment expliquer cela ? Alors, oui, en écoutant ma musique la réalité va leur crever les yeux.

Justement tu as subi de très fortes pressions de la part des politiques de ton pays, et aujourd’hui, gardent-ils toujours un oeil sur toi ?
Ils ont répandu beaucoup de rumeurs : Fémi est devenu fou, Fémi est jaloux de son frère, Fémi est cocaïnoman… Ils ont utilisé la puissance des medias pour me faire abandonner le combat, ils m’ont frappé d’une façon différente, alors qu’ils attaquaient mon père physiquement, ils ont, sur moi, exercé une torture mentale et psychologique. Mais je me suis battu tous les jours pour arriver là. Aujourd’hui, je suis mieux protégé car plus supporté par la communauté internationale et par les gens qui connaissent l’histoire, par les gens comme toi, à qui ils ne peuvent plus faire croire leurs mensonges. Vous n’êtes pas stupides et c’est mon arme la plus puissante ! Mon père se battait seul et avec très peu de moyens de communication pour interpeller la communauté internationale, pas de satellite, pas d’Internet. Je bénéficie de tous ces nouveaux mediums de communication, très rapides, donc je vis toujours au Nigéria. Je fais attention, je sais ou je peux aller et surtout où je ne dois pas aller !

Penses-tu vieillir à Lagos ?
Oui car j’ai beaucoup de foi et d’espoir en ce que je fais et je crois à l’utilité de me battre. Il y a 10 ans, je n’étais préparé ni au jeu des politiques, ni à leurs attaques. Aujourd’hui je suis plus fort mentalement, je suis prêt physiquement et je suis musicalement meilleur.

 

Tu as longtemps affirmé que la musique allait aider l’Afrique à s’élever et à se repositionner sur l’échelle mondiale. Ressens-tu une réelle influence africaine lors des grandes rencontres internationales ?
Honnêtement, non. Je pense que les gouvernements africains sont toujours très hypocrites et prétentieux. Il y a toujours beaucoup de souffrance, certains essaient de faire des choses mais ce n’est pas encore assez pour que les peuples ressentent un impact positif d’aucun gouvernement en Afrique. Nous, les artistes africains, devons mettre encore plus de pression sur les organisations mondiales pour qu’elles n’oublient pas l’Afrique car de nouveaux problèmes comme le terrorisme, le drame Haïtien, le récent crash économique mondial, sont apparus.

Tu veux dire que ce serait plus facile pour eux d’oublier l’Afrique dans le futur ?
Ils adoreraient oublier l’Afrique et c’est mon devoir et celui de tous les artistes africains de ne pas laisser l’Afrique se faire oublier. Nous sommes là pour faire comprendre les problèmes et rappeler les souffrances de notre continent.

Féla, ton père est le créateur de l’Afrobeat et tu en es l’expression moderne, étais-tu convaincu depuis toujours de son évolution ?
Ceux qui n’ont pas connu Féla le connaîtront à travers Fémi et ceux qui ont connu Féla le suivront, toujours à travers Fémi. J’ai vu mon père jouer, ils ont blessé la musique en frappant son créateur. J’ai compris ce que je voulais, que je devais faire évoluer l’Afrobeat et la faire cohabiter avec d’autres musiques comme la house music, l’électro ou même le hip hop et je pense avoir plutôt réussi tout en conservant son intégrité. Ils ont pensé que la fin de mon père était la fin de l’Afrobeat mais j’ai mis toute mon énergie pour qu’elle ne disparaisse pas, bien au contraire qu’elle se transporte dans le 21e siècle sans aucune limite.
www.myspace.com/femikuti

Interview : Davis Chapuis

Photographie : Jerome Flament, Simon Phipps

EXTRAIT DEDICATE 25 – Printemps 2011

No tags