MEN AT WORK, LES MUSICIENS SONT-ILS DE GRANDS MANUELS?

Un musicien est avant tout un artisan. Comme un sculpteur a besoin de bois ou d’argile, un peintre de pinceaux, un musicien n’est rien sans ses mains. Ou presque. Un morceau  commence toujours par un travail manuel, conséquence d’une idée, de l’inspiration : un artiste branche ses câbles, allume son ordi ; un autre attrape sa guitare, pianote, se munit d’un stylo pour écrire des paroles… Ou de ciseaux pour élaborer une tenue de scène. Chacun sa technique. L’impulsion et le rythme naissent souvent d’un claquement de doigts, et la musique est un art global qui comprend de nombreuses facettes, de la composition à l’enregistrement, jusqu’à la scène, forme d’aboutissement. Nous avons demandé à deux artistes d’horizons différents de nous dire quel rôle tenait la main dans leur travail. La sensation disco punk de la rentrée, M.E.N, collectif transgenres chapoté à la force du poignet par JD Samson (du groupe Le Tigre). Et le jeune Dj de Reims, Brodinski, nouveau prince des clubbers de bon goût, qui sort sous peu un Cd mixé de ses mains expertes. Pour chaque artiste, présentation, et lectures des lignes de la main…

MEN (INTERVIEW JD SAMSON)
Après Le Tigre, comment ce nouveau groupe a-t-il vu le jour?
Le groupe est né d’une collaboration de deux entités. En 2007, alors que Kathleen Hanna souhaitait mettre Le Tigre en veille pour une durée (encore à ce jour) indéterminée, Johanna (Fateman, également membre du combo Le Tigre, ndrl) et moi avions commencé à officier sous l’entité MEN, d’abord en tant que Djs. De mon côté, j’avais formé avec les trois autres membres actuels de MEN (Michael, Ginger et Emily) un autre groupe : Hirsute. Finalement, Johanna a eu un bébé et Emily (Roysdon, nrdl) a décidé de se consacrer à sa carrière en arts plastiques. MEN est tout naturellement devenu un collectif, auquel Jo et Emy continuent de contribuer à distance. C’est une grande famille.

Qui joue de quel instrument au sein du groupe?
Notre formation est un peu particulière, dans le sens où nous avons 2 guitares, un synthé, et également un ableton, logiciel que l’on module live sur scène. Notre genre musical est du shred pour les clubs (rires) : le résultat est très frais et neuf pour nous, nous en sommes très satisfaits.

Comment composez vous les chansons et qui écrit les textes?
C’est différent pour chaque chanson. Parfois tout commence autour d’une rythmique ou d’une loop ou d’une suite d’accords, parfois autour d’une mélodie de chant ou d’un texte. C’est à géométrie variable. En général on improvise pas mal autour d’une idée de départ et on mixe et remixe le titre jusqu’à ce qu’il prenne forme. Même en ce moment sur la tournée, nous travaillons sur plusieurs matériaux pour élaborer de nouvelles chansons. Pour de ses paroles. Sur les nouveaux morceaux, c’est plutôt moi qui écrit, mais en consultation avec le reste du groupe. Nous sommes une démocratie et c’est une façon de fonctionner à laquelle nous tenons.

Sur scène, vous portez un poing autour du cou qu’on retrouve sur les tracts de vos textes distribués pendant les concerts. Etes-vous engagés dans un combat queer?
Ce poing provient du projet d’une amie, Paige Gratland. Elle a moulé en silicone les mains de lesbiennes célèbres (GB Jones, Eileen Myles, Cathy Opie, Cheryl Dunye ou moi-même) pour en faire d’éventuels sex-toys ! Celui qu’on emporte avec nous en tournée est celui de Eileen Myles.

Qui est l’ « Homme » dans « Men » ; qui porte et plug les équipements?
C’est chacun son tour, cela dépend des jours. On est tous l’homme du groupe à un moment précis et quand cela est nécessaire.

Johanna du Tigre, est-elle toujours présente dans MEN?
Jo et moi avons écrit ensemble “Make it Reverse” et “Shake off” au temps de “Hirsute” , depuis elle apporte beaucoup d’idées de production. Dans le futur, je pense que Jo interviendra en tant que consultante et sur les remix. On espère qu’elle pourra aussi prendre part à la tournée un peu plus tard et que sa contribution au sein du groupe s’étoffera. Nous travaillons ensemble sur un morceau pour le nouvel album de Punks Jump en ce moment.

Votre créativité vous amène jusqu’à la conception de vos tenues de scène.
Ginger collectionne les fringues, qu’elle trouve un peu partout, dans des squats, des fripes etc… Pour Michael, il puise son inspiration vestimentaire dans le dandysme, mais sous une forme un peu gothique, à partir de vêtements collectés dans des boutiques New-Yorkaises. J’ai fait ma propre tenue, qui est un peu conceptuelle. Je porte un imprimé avec des motifs de pieds complètement délirants aux couleurs primaires, une chemise avec un col montant sur laquelle est dessiné un chemin, lequel débouche sur un chapeau en carton en forme de maison, que j’ai  constitué à base de collages avec mon amie la chanteuse Sia. Cet objet fait référence au travail de l’artiste David Wojnarowicz, à sa “maison en feu” rendue célèbre dans les années 80 à New York. Je porte un collier dessiné par Hazel Meier, de Toronto. Pas mal de choses faites manuellement donc !

Pourriez-vous composer sans utiliser vos mains?
Spontanément je dirai oui. La musique est d’abord et avant tout une émotion. C’est une explosion gutturale. Un rythme de vie. Les gens qui marchent dans la rue sont musique ; des bruits de pas et des voix.

INTERVIEW BRODINSKI

Tu es le Dj montant de la scène électro européenne. On te booke dans toutes les capitales. Tes mains sont donc un outil essentiel pour ton travail. Est-ce que tu les as faites assurer en cas d’accident?
C’est un investissement auquel j’ai déjà beaucoup réfléchi. Mais comme je ne fais pas trop la cuisine, que je ne lave pas mes vêtements à la main et que je n’utilise pas mes mains pour autre chose que mixer, je n’en vois pas l’utilité !

T’est-il déjà arrivé de devoir mixer avec un doigt cassé, une entorse au poignet?
Pas encore mais j’ai déjà mixé avec une jambe dans le plâtre ; une grosse entorse à la malléole externe. J’étais assis sur un petit tabouret.

Est-ce que tu joues d’un instrument par ailleurs ?
Non, mais je rêverais de savoir faire du piano.

Mixes-tu avec des CD, des vinyles? Lequel de ces deux supports permet-il la meilleure performance?
Je ne mixe qu’avec des CD, c’est vraiment très pratique pour les voyages. Mais j’aime le toucher du vinyle, et j’en achète encore pour les écouter à la maison. La vraie différence se situe dans le son. Le vinyle ne pourra, à mon avis, jamais être égalé, et surtout pas par le MP3. La meilleure performance ne dépend pas du support en général, mais plutôt de la façon dont le DJ sait s’en servir, tout simplement!

Lorsque tu fais de la musique, tu travailles souvent avec ton ami Yuksek. Comment s’articule votre travail à 4 mains?
C’est un travail très intéressant, une fusion d’idées et de techniques J’adore travailler avec lui, c’est quelqu’un de surprenant et de très intelligent. Nous allons dans son studio à Reims et nous travaillons souvent l’après-midi. Je fais un travail de préparation préalable à la maison, puis nous le reprenons en studio pour construire le morceau (ou le remix).

Ton actu?
Plein de choses : un remix pour Peaches avec Yuksek. Une compilation mixée pour la série BUGGED OUT X SUCK MY DECK. Des collaborations avec Mowgli, Mumdance, Congorock ou encore Noob qui vont sortir d’ici la fin de l’année. Et pour finir une collaboration qui me tient tout particulièrement à coeur avec Yuksek sous le nom The Krayz.

Interview : Philippe Laugier

Published : Printemps/été 2011 – DEDICATE 20

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