LES ANNEES TRICATEL

LE LABEL TRICATEL EST UN PIED DE NEZ À LA FRILOSITÉ ET AU CATASTROPHISME QUI PARFOIS PLOMBENT L’INDUSTRIE MUSICALE FRANÇAISE. BERTRAND BURGALAT, DIGNE HÉRITIER À LA FOIS DE JOHN BARRY, PHIL SPECTOR ET DE KRAFTWERK MÈNE LA BARRE DE SON ESQUIF MUSICAL DEPUIS 15 ANS ET SE MOQUE DES EMBRUNS. LABORATOIRE D’IDÉES TRICATEL EST AUSSI UN LABEL IDÉAL TEL QU’EN AURAIT PRÉSENTÉ UN DESSIN ANIMÉ D’HANNA ET BARBERA. ET SI NOUS PÉNÉTRIONS DANS LES COULISSES?

Le conte moderne débute à Bastia le 19 juillet 1963. Le jeune Bertrand Burgalat constate qu’il n’est pas enclin à suivre les traces de son père sous-préfet. Adolescent, il s’entiche du bassiste de Martin Circus et de Gérard Palaprat (qui compte à son palmarès la reprise en français de David Bowie la plus bizarre qui soit, depuis exhumée par Béatrice Ardisson). Très rapidement il découvre Gong, Robert Wyatt puis Pet Sounds l’album culte des Beach Boys quinze ans avant tout le monde. À l’orée des années nonante Bertrand Burgalat se penche sur la production de disques pour Dominique Dalcan et Jad Wio et déjà ceux qui sont pourvus d’oreilles remarquent ces petites symphonies pour transistor qui tranchent avec le brouet qui constitue le paysage des véritables variétés verdâtres francophones comme aimait à les décrire Nino Ferrer. Après un intermède en Slovénie auprès de Laibach, un groupe mal compris qui se joue des images du totalitarisme pour mieux les dénoncer et par là même, être plus proche de la démarche de Charlie Chaplin dans “Le Dictateur” que de celle d’un autre moustachu tristement célèbre.

Avec un casting parfait, Nick Cave, Pulp, les Résidents et Saint Etienne, Bertrand Burgalat rend hommage à Michel Polnarreff avant de se heurter à la mégalomanie furieuse de ce dernier qui ne comprend pas pourquoi Michael Jackson ou Phil Collins ne sont pas présents sur le projet. Plus généralement Bertrand Burgalat se heurte au manque de goût des décideurs de l’industrie musicale au pays de Didier Varrod et des Enfoirés. Nullement découragé Bertrand Burgalat fonde Tricatel en hommage au poulet en plastique de “L’aile ou la cuisse”. Entre-temps le wonder boy a découvert deux muses pop que sont Valérie Lemercier et April March. Pour elles, il compose deux merveilles pop: Valérie Lemercier Chante et Chrominance Decoder. Alors qu’il enregistre avec Eintuerzende Neubauten on lui parle d’easy listening, les philistins encore une fois n’ont rien compris. Mais l’homme est trop plongé dans son propre flot créatif pour s’arrêter à ces détails. B.B avec Tricatel n’est jamais là où on l’attend et construit au fil du temps une écurie rêvée. Avec Etienne Charry (36 Erreurs, Aube radieuse, Serpents en flammes), il prouve au monde entier que le plus talentueux des ex-Oui-Oui n’est pas Michel Gondry mais un Géo Trouvetout isolé dans sa campagne. Tricatel est une maison qui telle une bonne fée permet à des artistes d’exaucer leurs voeux. C’est ainsi que la solaire Helena Noguerra peut enfin enregistrer l’album de bossa nova (Azul) dont elle rêvait ou que l’écrivain Jonathan Coe (Testament à l’anglaise, Le cercle fermé) peut enfin laisser libre cours à ses envies musicales, grace aux talents de Louis Philippe et de Danny Manners.

Toujours féru de littérature, Tricatel répond au prix Goncourt de Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, avec Chambre 1050 un album de chansons de l’égérie de Fassbinder et Yves Saint Laurent. Et il y a l’aventure Présence Humaine, la rencontre entre Michel Houellebecq et Bertrand Burgalat. On pourrait écrire des pages entières sur l’épopée, mais je me contenterais d’affirmer que jamais plus, l’écrivain neurasthénique n’aura de plus beau projet. Bertrand Burgalat crée et Houellebecq détruit, un peu comme si le Michalon du film “Ne nous fâchons pas” se prenait pour Iggy Pop. De l’épreuve, Tricatel s’en sort renforcé avec la création d’A.S Dragon un des rares groupes français qui sauve l’honneur de l’hexagone à une époque où Noir Désir (le Gun Club Bordelais) impose dans les médias la poésie niveau 6ème d’un autre Bertrand.

Tricatel se rêve soul avec Count Indigo, électro avec Symphony et Donna Regina et offre un des plus grands fils spirituels de Brian Wilson et Maurice Ravel en la personne de Sean O’ Hagan des High Llamas.Tricatel sort des bureaux et organise des soirées mémorables au Bowling de l’Etoile puis à Mains d’OEuvres, ceux qui y ont traîné leurs guêtres pourront affirmer “j’y étais”. Tricatel devient plus qu’un label, c’est une communauté d’individualistes de tous horizons qui partagent une certaine idée de la pop culture. Puis telle une comète, les soirées Club Tricatel disparaissent ne laissant plus qu’un doux souvenir.

Mais, assez de nostalgie, ici et maintenant Tricatel ce sont les Shades qui revitalisent le rock français avec deux albums, Le Meurtre de Vénus et 5 sur 5 qui rappellent qu’avant d’être un passe-temps pour vieillards milliardaires (liste sur demande) le rock est une affaire d’énergie juvénile. Puis vint Showgirls avec de la house intelligente, mélodique, sexy et raffinée. Ceux qui savent, attendent avec impatience la bande son du prochain film d’Eva Ionesco “Enfant Modèle” et plus généralement se réjouissent d’un planning d’anniversaire chargé avec :
Texte : Jean Emmanuel Deluxe

Illustration : Benjamin Savignac

EXTRAIT DEDICATE 25 – Printemps 2011

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