JAMIE LIDELL

Capturer l’instant, cette brise légère qui vient effleurer votre visage, et traduire l’évocation des sens par le son. Jamie Lidell se libère sans état d’âme dans un quatrième album, « Compass » qui fleure bon le non-compromis. Rock, pop, soul et soft toujours furieusement funk. « This album is about driving around all this small road, try to find what is real ».

Après « Mudlin Gear », « Multiply » et « Jim » cet album est certainement le plus éclectique. Racontes…
Oui, c’est vrai, cet album est le plus ressemblant, le plus « moi ». Il exprime parfaitement où je suis et où je veux aller. Lorsque j’ai fait « Jim », j’étais à un carrefour de ma vie et devais prendre des décisions pour savoir quel genre d’artiste je voulais être. Développer la pop fut un choix personnel important en tant qu’homme mais m’a également fermé des portes en tant qu’artiste. C’était un peu comme prendre la route principale, celle de la pop, qui te mène directement à ton but, efficiente, rapide. En choisissant d’autres styles musicaux plus comparables à une route de montagne, de bord de mer, tu observes davantage la beauté du paysage, tu vas acheter ton lait chez le fermier du coin. « It’s more the balance to experience than just the Pop train. »

Te sens-tu libre dans ton art aujourd’hui ? Tu es « this many styles and directions. Not lost, going well ». N’as-tu cependant pas peur que ton public soit dérouté par tant de changements ?
Je me sens définitivement plus libre. Bien sûr le changement fait peur, peut dérouter, ce sont des choses qui arrivent mais étrangement sur cet album, malgré les quinze sons très différents, il existe une réelle harmonie. C’est un challenge, comme un menu du chef où l’on se doit d’avoir confiance. Je ne vais pas te servir de la merde. Ce sera délicieux pour sûr, mais à regarder la carte, beaucoup seront surpris. Je demande aux auditeurs d’écouter en profondeur, de ne pas rester en surface, de dépasser l’envie première. Dans notre société, nous voulons tout, tout de suite, « Give me good feelings, now ! No, it’s not working, next !» Nous ne prenons pas le temps de vivre les choses et cet album est une collection de chansons qui se complètent. Bien sûr, certains préfèreront un titre à un autre, fantastique ! Je ne veux dicter à personne comment apprécier l’ensemble, mais il est recommandé de goûter à tous les plats, ce peut être une très belle expérience qui montre davantage à ceux qui s’intéressent à moi, qui je suis réellement. Prendre le temps de se poser et converser avec mon âme.

« Music comes to the rescue », est-ce la meilleure des thérapies ? T’es-tu dit qu’il te manquait quelque chose pour que tout soit parfait ? 
Monter sur scène, faire beaucoup de bruits avec ma voix et quelques sons est définitivement une thérapie. Lorsque j’en sors, je me sens bien plus apaisé. Tout le monde subit le stress de notre société, un stress infime qui grandit peu à peu sans que l’on s’en rende compte, assez sournois ou encore un stress ample, vaste. Chacun le combat comme il peut. Chanter est pour moi l’une des meilleures façons d’évacuer ce stress, plus que d’écrire les paroles, ou construire la musique. Crier, chanter et trouver le moyen d’accorder les mots en chansons. Cet album n’est pas parfait, j’y ai laissé des imperfections, tu y devines sa construction, l’assemblage des morceaux, car à force de trop travailler les choses tu finis par les user. La joie de ton labeur s’efface, se gâche et il ne reste alors plus que le travail. Il n’y a rien de bon à faire les choses par obligation. J’ai trop souvent voulu modifier l’existant pour le rendre parfait mais en réalité ce que je trouve beau comporte ses erreurs, ses imperfections, son asymétrie. J’aime le visage d’une personne parce qu’il a ses particularités, son nez de travers, sa coquetterie à l’œil, « not like a doll, fucking too perfect. There is nothing in it !»

 

Chanter est-il le seul moyen de t’apaiser?
Non, une tasse de thé. Je suis anglais et il me reste encore beaucoup de caractéristiques britanniques. C’est un moyen de me ramener à un endroit familier, rassurant mais ça ne marche pas systématiquement. Certaines odeurs m’apaisent également, comme la lavande qui me remémore la ferme de ma mère dans le sud de la France. C’est étrange comme les odeurs peuvent aider à se substituer aux plus pénibles des endroits, tout comme mettre ses écouteurs et ainsi s’évader.

« Completely exposed » un rythme fort, très personnel  « Please please pull me out from under hear, I’ve been down down too long… I don’t wanna be closed, But opening up has left me completely exposed “. Des paroles à la sensibilité déconcertante, as-tu toujours peur aujourd’hui d’être autant exposé ? 

Par moments on préfèrerait ne pas l’être, mais avec cet album il s’agissait de creuser plus en profondeur. Tu peux te sentir protégé, plus serein lorsque tu construis un mur autour de toi, une armure. Tu mesures chacun de tes gestes, tel un robot, tu ne laisses alors rien transparaître. Ou tu peux aussi choisir de t’ouvrir, être plus vulnérable, sans gêne ni retenue et rendre tes relations bien moins superficielles, de quoi s’agit-il réellement sur cet album, sa base, qu’avais-je dans la tête lors de sa création. Pour ma part je passe beaucoup trop de temps à m’occuper de ce que pensent les gens. Alors pourquoi ne pas partager quelques ressentis vrais car même si je n’aime pas plus que ça parler de ma vie privée, les paroles de mes chansons me trahissent dans un sens. Oui, c’est une thérapie !

 

Beaucoup de collaborations sur cet album. Beck, Leslie Feist, James Gadson, Dan Rothchild, Chris Taylor, Pat Sansone, Chilly Gonzales… Pour un très beau résultat. Etait-ce un besoin de travailler ensemble sur ce projet, ou les circonstances ?
Je ne sais pas si c’était un besoin mais sans aucun doute, une chance. J’ai rencontré James Gadson par le biais de Beck qui m’a ouvert la porte sur un gigantesque monde de possibilités. C’est un artiste établi de L.A., à Berlin, j’ai rencontré Feist, Gonzales… Une tout autre planète, plus confidentielle. L’album a été enregistré à L.A et c’était simplement « juste » de travailler avec tous ces artistes. Nous avons partagé de bonnes idées et une belle alchimie. Cet album est pour beaucoup, né de moments et de connections spontanés. Certaines collaborations étaient planifiées, et pour le reste la chance a joué son rôle, être au bon endroit au bon moment. C’est une sorte de projet familial, je crois m’être fait des amis dans l’industrie musicale depuis 15 ans déjà. Je souhaitais que tout le monde puisse prendre du plaisir dans l’élaboration de cet album et ainsi obtenir le meilleur des résultats.

 “She Needs me”, quelle belle déclaration d’amour ! Un brin ironique au début puis simplement vrai à la fin : “She wants me, She needs me, Oh I must confess, I need her too.” “Compass” également avec “only your heart knows where i’ve been”, “I can love again” et “it’s a kiss”. L’amour semble avoir été une source intarissable d’inspiration sur cet album…
Oui, peu de gens s’en rendent compte mais il y a beaucoup de sensualité, de désir et de nostalgie sur cet album et aussi une sorte de vulnérabilité à en parler. C’était important pour moi car en le réalisant j’ai changé de relations professionnelles, de chez-moi puisque j’ai déménagé de Berlin à New York, il y a eu beaucoup de turbulences. Je voulais me projeter dans l’avenir, l’imaginer serein ce qui est le cas aujourd’hui. “I’m feeling fucking blessed!” Mais j’ai voulu me remémorer cet état où l’on espère, où l’on veut et croit si fort que l’on parvient de nouveau à ouvrir son cœur. C’est puissant !

La dernière fois que tu as pleuré ?
La nuit dernière. Nous regardions un épisode de “Deadwood”. Mais je pleure assez facilement, dans les avions notamment. Je deviens très émotif dans les airs, à imaginer que ce puisse être mes derniers instants de vie. Je pense beaucoup à ma famille, ma vie, ceux que j’aime, et les larmes me montent aux yeux quand bien même je regarde un film dont le personnage principal est un chien, “NOOOOO!!! Don’t do that !”

Un conseil ?
Ce que j’ai appris avec cet album c’est “Trust your compass”. Lorsque tu fais un cauchemar, ce n’est pas du hasard, une partie de toi peut deviner le “pourquoi”. Il faut savoir écouter sa conscience, cette sorte de radar qui te dicte où aller et ne pas l’ignorer. Savoir écouter son cœur quand bien même il te pousse vers ce qui te semble dangereux, étrange, sans quoi tu souffriras tôt ou tard de ne pas l’avoir fait. Il n’y a rien de pire. “Just try everything, follow it!”

« Compass »
 www.jamielidell.com

Interview : Jessica Segan

Photographie : Alexandre Brunet

EXTRAIT DEDICATE 23 – Été 2010

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