INTERPOL POSITION

MENÉS D’UNE MAIN DE FER PAR LE GUITARISTE DANIEL  KESSLER, LES NEW-YORKAIS D’INTERPOL SE PARTAGENT ENTRE LA VIGUEUR D’UN ROCK AMÉRICAIN ET L’ACIDITÉ D’UNE POP ANGLAISE. LEUR QUATRIÈME ALBUM FAIT UN MALHEUR TANDIS QU’ILS ENCHAÎNENT LES CONCERTS À TRAVERS LE MONDE. RENCONTRE AVEC UN GROUPE DONT ON AURAIT DU MAL À SE PASSER.

New York, 2002. Marchant sur les pas des cultissimes Strokes, Interpol émerge en même temps que Rapture, Yeah Yeah Yeahs et autres TV On the Radio. Pas facile de se faire une place de choix surtout quand on n’est pas du genre à se contenter de peu. Mais le premier album du quatuor, écrin brûlant de cold wave acérée, fait date et conquiert un public qui restera fidèle au fil des années.

New York, 2002. Marchant sur les pas des cultissimes Strokes, Interpol émerge en même temps que Rapture, Yeah Yeah Yeahs et autres TV On the Radio. Pas facile de se faire une place de choix surtout quand on n’est pas du genre à se contenter de peu. Mais le premier album du quatuor, écrin brûlant de cold wave acérée, fait date et conquiert un public qui restera fidèle au fil des années.

Et pour cause : cela faisait déjà quatre ans que le bien nommé Interpol préparait son entrée sur la scène rock. Étudiant en lettres et en français à la New York University, Daniel Kessler s’était mis en tête de former un groupe. Il se lie alors d’amitié avec un batteur, Greg Drudy (qui sera plus tard remplacé par Sam Fogarino) puis recrute le bassiste Carlos Dengler, dit Carlos D, éminent DJ de la scène new-yorkaise. Il lui faut alors trouver un chanteur. Ce sera Paul Banks, avec qui Kessler partage une passion pour la littérature et le cinéma, et qui se laisse charmer par l’assurance et le talent de songwriter de ce dernier. Son élégance naturelle, sa déprime chronique et ses intonations à la Ian Curtis feront le reste. En 2000, alors que le groupe travaille sur des maxis, Greg Duddy s’en va pour des raisons obscures, laissant la place à un autre ami de Daniel, Sam Fogarino. Il aura le privilège de vivre le succès critique et public d’un premier album brillant (trop ?) malgré sa noirceur “Turn On The Bright Lights” signé chez Matador et dont beaucoup ne se remettront pas. Si on le range un peu trop facilement parmi les héritiers de Joy Division, Interpol fait surtout revivre les plus belles heures de groupes post-punk comme The Sound ou The Chameleons. Avec une classe toute britannique faite de jeans déchirés, tee-shirts tâchés de vomi et cheveux gras ? Pas vraiment la tasse de thé du groupe qui pose tout de noir vêtu et volontiers en costume trois pièces.

En 2004, Antics joue dans la même cour (des grands). Co-produit par le fidèle Peter Katis, il ne fait pas mieux que son prédécesseur, sans être moins efficace. L’album Our Love To Admire sort en 2007. Malgré l’appui d’une maison de disques major où le groupe vient de signer (Capitol), les avis sont tranchés à vif. Certains le trouvent sans intérêt et prétentieux tandis que d’autres l’estiment comme le plus réussi du groupe. Fogarino en profite pour faire une pause au sein du groupe Magnetic Morning. Paul Banks, lui, s’investit davantage dans son projet solo Julian Plenti, mais répond présent à l’enregistrement du quatrième album éponyme. À nouveau signé par le fidèle label Matador, cet album sera plus massif, plus évident, plus direct. Cerise sur le gâteau, l’éminent Alan Moulder (producteur de My Bloody Valentine, Depeche Mode ou encore des Smashing Pumkins) apporte son savoir-faire au disque. Or, l’album est à peine bouclé que Carlos Dengler annonce son départ. Devenu de plus en plus effacé au sein du groupe, il part se consacrer à des projets personnels… Le coup est dur. Pas d’inquiétude cependant, les invincibles new-yorkais se relèvent et recrutent l’ex.Sint, David Pajo. Celui-ci tient quelques mois avant de jeter l’éponge face à une tournée interminable. Le mal du pays oblige? Une fois encore, le groupe sort de son chapeau Brad Truax, qui a joué avec Jah Division et Home. Restera, restera pas? Qu’importe les grincheux qui les comparent à U2, leur reprochant de ne pas cracher sur des premières parties au Stade de France ou de se permettre plus d’ampleur mélodique ou de ne pas renouveler la recette de leur succès. Ce qui ne tue pas Interpol le rend plus fort. Et ce n’est pas Daniel Kessler qui nous dira le contraire.

Votre quatrième album est éponyme. Pourquoi ce choix… surtout maintenant ?

Daniel Kessler : C’est un peu provocateur, bien sûr… Au début, nous choisissions nos titres avec plus d’humilité ! Plus sérieusement, nous avons simplement pensé que c’était le bon moment. Cela avait aussi l’avantage de nous écarter de toute interprétation poétique malvenue. Cet album, c’est vraiment nous et pourquoi ne pas en profiter pour le rendre éponyme ?

Pourtant, depuis le départ de Carlos Dengler l’année dernière, Interpol est devenu une sorte de trio où se succèdent les bassistes. Ce n’est pas trop difficile de rester soudés ?
D.K. : C’est la vie ! (en français, ndlr) Nous nous retrouvons à trois, voilà… Évidemment, les départs de Carlos puis de Dave nous ont fait de la peine. Mais nous nous sentons suffisamment forts pour gérer les départs. Dans le cas de Carlos, nous en avions beaucoup parlé auparavant. Il ne nous a pas pris au dépourvu, ce qui est déjà pas mal. Il faut être philosophe dans ce genre de situation… D’autant plus qu’Interpol reste un groupe fidèle aux passions qui nous unissent : pas seulement la musique, mais aussi la littérature et le cinéma.

Lisez-vous toujours autant ?
D.K.: J’essaye de prendre un maximum de temps pour lire. Je viens de finir une biographie d’Abraham Lincoln… de 800 pages ! C’est passionnant car on y découvre plein de choses, comme le fait qu’il ait choisi ses adversaires de l’élection présidentielle comme membres de son cabinet afin d’améliorer sa stratégie politique. Dingue, non? Ce serait impossible aujourd’hui et c’est bien dommage! Les gens ne sont plus assez courageux…

Et passer derrière la caméra, cela ne vous tente pas ?
D.K. : C’est amusant de me poser la question, car cela me tente souvent de m’y mettre, mais je suis un peu trop impressionné par le septième art. La musique est viscérale, immédiate, tandis qu’un film ne représente qu’un cumul de petits moments. C’est un vrai marathon. Un premier film doit au moins être décent et je suis conscient de tout ce que cela implique. Je ne voudrais pas m’y perdre, et me planter.
Ce serait bien trop désagréable !

Etes-vous toujours le meneur du groupe, celui qui motive sans cesse les autres ?
D.K. : Je pense être assez sévère avec moi-même et plutôt organisé… Paul et Sam me voient travailler d’arrache-pied, planifier, m’agiter dans tous les sens… Cela doit bien les motiver quelque part…

Vous n’avez cédé à aucune pression financière et vous avez pris votre temps pour votre quatrième album…
D.K. : Contrairement à certains, nous n’avons pas la capacité de pondre 200 chansons à la minute ! Vu qu’on sait maintenant comment ça se passe dans l’industrie de la musique et tout le temps que prennent la promotion et la tournée, nous avons soigneusement choisi le moment qui nous semblait le plus pertinent. L’album a été écrit de janvier à août 2009 à New York puis enregistré dans les studios Electric Lady de Jimi Hendrix. Enfin, au début de l’année 2010, nous sommes allés à Londres pour finaliser l’ensemble avec Alan Moulder. Et l’album est sorti à la fin de l’été dernier. Nous avons décidé de ne pas nous jeter directement sur l’écriture de nouveaux morceaux. Il nous fallait du temps et de l’espace pour récupérer de Our Love To Admire. Reprendre la plume implique d’avoir digéré le passé.

Avec des bons et des mauvais moments ?
D.K. : Paul vous le dirait : un groupe comme le nôtre traverse forcément des moments difficiles, en vivant des tensions internes, en faisant des erreurs. Par exemple, signer avec une major (Capitol, nldr) en était une ! Heureusement, nous avons su rebondir, nous serrer les coudes, et pondre ce quatrième album.

Sans faire trop languir vos fans…
D.K. : Un nouvel album, c’est tellement excitant ! C’est une véritable opportunité de s’exprimer à nouveau. Il ne faut surtout pas se planter, mais, si entre temps on s’est fait oublier, ça ne sert plus à grand chose d’être efficace.

Heureusement, vous avez un site sur lequel on peut régulièrement vous suivre… Vous y investissez-vous ?
D.K. : Notre site est assez convivial et pratique pour nos fans, même si j’écris mal et lentement ! Rien à faire, je n’écris que des textes longs, même quand je voudrais écrire court… Or, certains émettent des platitudes sur leur site alors que nous, nous accordons de la valeur à ce que nous écrivons. Ce qui est important, c’est le temps que l’on prend pour vraiment ressentir le besoin de poser des questions qui nous important à des gens qui nous importent, et de retrouver un sens du partage avec les autres. Bref, redevenir humains.
www.interpolnyc.com

Texte et interview : Sophie Rosenberg

Photographie : Jelle Wagenaar

EXTRAIT DEDICATE 24 – Printemps 2011


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