L’ESTHETIQUE DU SPRINT AUDIOVISUEL

L’expérience justifie cette tendance avouée des années 90. Aujourd’hui, de plus en plus de réalisateurs pimentent leurs longs métrages de séquences inspirées et de montages stroboscopiques, le clip s’installe progressivement dans des espaces habituellement réservés au cinéma, et les spécialistes de l’ultra court apportent un vent de fraîcheur et de modernité dans le septième art.

Michel Gondry (“La science des rêves”, “Eternal Sunshine of The Spotless Mind”), David Fincher (“Seven”, “Panic Room”), Tristan Aurouet  et Gilles Lellouche (“Narco”) et Spike Jonze (“Dans la peau de John Malkovitch”) sont autant d’exemples qui confirment que le passage d’un réalisateur de clip au long métrage donne rarement naissance à des films mous et sans consistance. L’exercice n’est pourtant pas facile, toute la difficulté étant de maîtriser la transition entre un format court, autorisé au surdosage, et un format plus long qui, au même rythme, serait assimilé à du gavage et qui paradoxalement laisse plus de place à d’ennuyeux blancs.
Le parfait compromis serait de réussir à conserver l’esprit d’instantané propre au vidéoclip, sans pour autant frôler l’indigestion. L’expérience est, comme souvent, la clé de la réussite. Certains réalisateurs de clips sont même désormais considérés par le cinéma comme des inventeurs de génie, alors que beaucoup de réalisateurs profanes se sont déjà cassés les dents, croyant que la brièveté de leurs plans permettrait de cacher ce qu’ils ne savent pas filmer,  au lieu d’utiliser cette technique comme un nouvel outil artistique. Baz Luhrmann, quasi-précurseur de la mise en scène saccadée avec sa version gothico-trash-speedée de “Roméo et Juliette”, en 1996, en a fait les frais. Malgré un grand succès public (plus de 150 millions de dollars de recette au box-office américain), les critiques, certainement déroutées par l’inconnu, n’ont malheureusement pas toujours été à son avantage.
Accusé parfois de vouloir trop en faire, Baz Luhrmann a essuyé les inévitables rafales que reçoit le soldat en première ligne. Qu’importe, le ton est donné et il ne tardera pas à déclencher une vague de réalisations au montage abrupt et frénétique. Le meilleur moyen de comprendre ce phénomène est de laisser parler l’un de ses acteurs directs s’apprêtant à relever le défi : “Les réalisateurs de clip dans le cinéma peuvent apporter une construction différente du langage des images.
Une esthétique, un rythme et un rapport à la musique nouveaux. Néanmoins, je ne dis pas que c’est mieux, c’est juste différent. Il faut habilement doser ce procédé pour que le film ne ressemble pas à une pub pour du parfum. C’est une question d’alchimie, de dosage. Il faut savoir se contrôler, ne pas vouloir trop en faire. Le principal, c’est que le style serve le propos du film.”

Romain Gavras est le cofondateur, avec Kim Shapiron, de Kourtrajmé, un collectif de jeunes réalisateurs talentueux qui, depuis ses débuts, en 1994, a beaucoup fait parler de lui. Après onze courts métrages et quatre vidéoclips, Romain Gavras prépare, à tout juste 25 ans, son premier long métrage et nous explique comment il compte s’y prendre : “J’ai l’ambition et l’envie de raconter une histoire. Le clippeur est limité, souvent il n’est qu’un exécutant à l’écoute de la maison de disques et des caprices du groupe. Ne faire que du clip, c’est comme ne faire que l’amour avec sa cousine, ça reste limité. Je suis en train de terminer le scénario d’un film produit par Vincent Cassel et la Chauve-Souris. Ils m’ont laissé la liberté la plus totale. Le terrain de jeu s’élargit sur un long, le propos, la construction, etc. C’est moins instinctif qu’un court ou un clip, mais le fait de garder toute la liberté d’action est très excitant. Les courts métrages ou les clips qui essayent de dire des trucs importants sur la vie ou avec des messages profonds sont souvent dégueulasses, ça tombe dans la caricature très vite. Faire passer un message en quinze minutes de fiction, c’est très dur et souvent prétentieux. Pour le long métrage, c’est différent, même si ça reste de l’entertainment. L’écriture d’un scénario nécessite du temps et de la réflexion.”

La liberté d’expression du réalisateur semble donc être une condition sine qua non du passage à l’acte, et a même failli nous coûter certains chefs-d’œuvre. Spike Jonze déclarait lui-même, il y a quelques années, ne jamais vouloir réaliser de longs métrages : “J’ai vite pu vérifier par moi-même que tout ce qu’on raconte au sujet de Hollywood est vrai : les décisions qui tardent à être prises, les gens qui devaient les prendre se font virer, et il faut tout reprendre à zéro avec un nouvel
interlocuteur… C’est certainement l’un des plans les plus fous dans lesquels je me sois trouvé. Le plus rageant étant que tu ne peux strictement rien faire contre ça. Tu essaies de défendre un projet en lequel tu crois profondément et tu te retrouves en face de gens qui foutent en l’air de telles sommes d’argent qu’ils visent d’abord la sécurité, c’est-à-dire récupérer leur pognon rapidement. S’investir dans un film, c’est vraiment très lourd : ça te bouffe tout ton temps, tu ne vois plus tes potes, comme quand tu as une nouvelle copine. Tu penses sans arrêt à quoi ressemblera l’heure et demie de film qui découlera de toutes ces heures de travail, jusque dans ton sommeil. Et si ça ne correspond pas à ce que tu avais souhaité ? Ça doit être terrible, terrible.”

Heureusement pour nous, Spike Jonze a fini par changer d’avis. Réalisateur déjanté, qui avoue avoir commencé sa carrière en filmant les poissons du magasin en face de chez lui, il a donné naissance à sa première œuvre, “Dans la peau de John Malkovitch”, en 1999. Après trois nominations aux oscars, dont celle de meilleur réalisateur, le film a rapporté plus de 22 millions de dollars, rien qu’aux États-Unis. En plus d’apporter un style nouveau au cinéma, les réalisateurs de clips se payent le luxe de réussir là où beaucoup d’autres ont échoué : rendre presque populaire l’expérimental. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes : “Sheitan”, le premier long métrage de Kim Shapiron, est sorti dans 36 pays ; “La science des rêves”, de Michel Gondry, a rapporté 348 000 dollars en seulement quatorze salles, lors de sa sortie aux États-Unis, soit une moyenne exceptionnelle de presque 25 000 dollars par salle en trois jours ; enfin, “Narco”, de Tristan Aurouet et Gilles Lellouche, a fait 632 300 entrées en France.

Le grand public, de plus en plus habitué à l’image via Internet, la télévision et toutes les nouvelles technologies de diffusion, devient plus sensible à ce genre de film. L’attrait pour un cinéma esthétisant s’accroît. Fast-foods, chaînes musicales, hardcore, jeux vidéo, mp3, mobiles, les symboles de la génération X ne sont plus réservés à une tranche d’âge bien définie. L’air du temps est à l’immédiat, le rapide et concis, et touche dorénavant tout ce qui a trait à notre société et ce qui la représente, le cinéma en étant la vitrine idéale.

Une évolution fulgurante et réussie, dont la seule inconnue est de savoir jusqu’où elle peut encore aller. Quand on pose la question à Romain Gavras, il trouve forcément de quoi rassasier notre curiosité : “Les réalisateurs de clips sont certainement l’un des avenirs du cinéma. Il y a bien sûr des centaines d’autres directions pour le futur. Mais j’ai personnellement une grande admiration pour Chris Cunnigham, qui n’est pas encore passé au long mais qui est au-dessus du lot de tous les clippeurs.” En effet, Chris Cunnigham, réalisateur entre autres de vidéoclips pour le déjanté “Aphex Twin” (Warp UK), n’a pas encore tenté l’expérience. Un parmi tant d’autres. Une évolution du clip au cinéma qui va forcément de pair avec la découverte et la surprise. Et la source semble bien loin d’être tarie…

Texte : Marion Arbellot-Repair
Illustration : Ernesto Novo

Extrait DEDICATE 11 – Hiver 2007

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