Patrick Eudeline

Avec Les Panthères Grises, son dernier roman paru aux Éditions de La Martinière, l’écrivain, journaliste et musicien rock, plonge des sexagénaires revenus de tout dans les travers de notre époque contemporaine, entre hystérie technologique, consumérisme aveugle et individualisme forcené. Sous sa plume à la fois  acerbe et compassionnelle, ces vieux loups de terre reprennent pourtant de belles couleurs, retrouvant en eux-mêmes la force de croire en leur propre utilité. Un récit souvent émouvant et parfois cruel, empreint d’une sourde mélancolie et d’une touchante générosité, sur la genèse duquel le dandy le plus punk de l’Hexagone a accepté de revenir pour nous.

 

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Quel a été le point de départ de l’écriture des Panthères Grises ?
Il y a une dizaine d’années, je fréquentais beaucoup de gamins très rock’n’roll, tout ce courant des “bébés rockeurs”. Je trouvais le truc tellement intéressant que j’évitais même les gens de mon âge. Quelques années plus tard, j’ai fait tout l’inverse : j’étais un peu déprimé par l’actualité et je voyais tous ces gens qui, la retraite venue, reformaient leur ancien groupe. Je sentais quelque chose se passer dans cette génération, qui avait connu un truc tellement fort, qui charriait tant d’espoir. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les jeunes ne font plus rien, artistiquement parlant. Il faut dire qu’ils ont une bonne excuse, vu qu’ils ont grandi dans une société qui ne leur a parlé que du chômage et du sida, et qu’ils ont peur du futur. J’ai la “chance” que les jeunes aient été “au pouvoir” lorsque je l’étais moi même, et qu’ils ne le soient plus maintenant que je suis vieux (rires). J’attends que des gens comme Ray Davies (leader des Kinks, groupe anglais mythique des années 60, ndlr) ou Neil Young fassent le disque définitif sur la mort et le fait de vieillir. Un type comme Paul McCartney refait d’excellents disques parce qu’il sait que ce seront les derniers, un peu comme Wagner qui a écrit des musiques sublimes juste avant de mourir. J’ai fait exprès de créer des personnages un peu plus âgés que moi, qui correspondent aux musiciens que je voyais jouer au Golf Drouot quand j’avais quatorze ans, ces gens qui ont vu arriver les Beatles et les Stones, et qui ont soixante-dix ans aujourd’hui. Et puis j’avais envie de faire un livre de société qui parlerait de cette idée-là, à travers le prisme de notre monde actuel.

 

Ce roman est centré sur quatre personnages, qui ont vu leurs idéaux brisés pour diverses raisons: Guy et Didier, rockeurs repentis en attente d’un retour de flamme, Patrick, un syndicaliste idéaliste, et Nadire, ancien voyou devenu tenancier de bistrot. Si vous passez l’époque au vitriol à travers leurs mots, leur manifestez-vous, en contrepoint, une grande affection ?
Oui c’est évident. Il y a quelque chose de moi en chacun d’eux, même chez le gauchiste, Patrick. Ça m’amusait de lui donner mon prénom, de le faire naître là où je suis né, alors que c’est celui dont je suis le moins proche, à tous les niveaux. Je me suis posé beaucoup de questions avant d’en faire le traître de mon récit, et je me suis replongé dans toute l’histoire du gauchisme en France. Je me suis aperçu que bien des désorientés de cet idéal politique, qui ne se sont pas tous rangés derrière Mitterrand, ont fait de graves dépressions. Et certains ont balancé leurs copains aux flics, ce qui, d’un point de vue psychologique, m’intéressait beaucoup.

 

Ces Panthères Grises sont réfractaires à la société moderne et la technologie actuelle, mais conservent une grande noblesse. Sont-ils, pour reprendre le titre d’un roman de Leonard Cohen, des “perdants magnifiques”?
J’ai toujours pensé que les grands perdants ne le faisaient pas exprès, comme dans Gatsby le Magnifique. Pour moi, c’est un cliché, comme de dire que les junkies sont suicidaires, alors qu’au contraire, ils veulent survivre pour une seule chose : leur prochaine dose. S’ils meurent d’overdose, c’est un accident mais ce n’est pas volontaire. Dans le rock ou ailleurs, on n’est pas un loser par choix : on fait de son mieux, et le timing ou les circonstances font que ça ne marche pas. Par exemple, je considère Paul McCartney comme un génie, mais s’il avait eu vingt ans en 1985, il aurait fait quoi ? Tears For Fears? (rires) Même s’il n’était pas le seul, Johnny Hallyday a eu vingt ans au moment où il le fallait pour pouvoir s’imposer. Même les grands losers, comme Johnny Thunders, ont fait de leur mieux toute leur vie.

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Il y a deux valeurs dont Guy et Didier déplorent la désuétude. La première d’entre elles est la curiosité: pensez-vous que nous sommes tellement sous le poids du quotidien que l’on ne prend plus la peine de chercher autre chose ?
Je crois que c’est même pire que ça. Au lieu d’apprendre les choses, les gens se disent qu’en un clic, ils peuvent avoir une réponse sur une encyclopédie en ligne. Et encore, quand ils ont ce réflexe. J’ai récemment été invité par une école des métiers de la mode pour parler des nuits parisiennes des années 60/70, et en fin d’intervention j’ai recommandé à ces jeunes, issus d’un bon milieu social, un livre sur le sujet. J’ai eu l’impression d’avoir dit une obscénité. Une jeune fille est venue me dire qu’elle jouait de la guitare, et dès que j’ai commencé à lui parler de technique, elle m’a rétorqué que la seule chose qui comptait pour elle était “l’inspiration”. Il faut s’appeler Django Reinhardt ou Jimi Hendrix pour avoir le luxe de se priver de solfège, et c’est un ancien punk qui te parle (rires). Et même les gens qui s’en sont passés, comme Charlie Parker, ont énormément travaillé.

Un autre signe inquiétant, c’est que les antiquités se vendent beaucoup moins bien, les gens ne veulent plus que du neuf. Pour ma part, jamais je n’achèterai une guitare neuve, il faut qu’il y ait un minimum de magie autour. On n’achète pas une baguette magique sur Amazon. Je crois que le sens de l’Histoire se perd, et tout ce qui va avec : la curiosité, la culture, toutes les valeurs qui étaient celles des XIXème et XXème siècles. On dit que j’en fais beaucoup au sujet d’internet, mais regarde tout ce qui est arrivé à l’Homme en termes d’évolutions technologiques : la science-fiction l’avait prédit, mais aucun bouquin du genre n’a jamais décrit la dématérialisation des choses à laquelle nous assistons. On a joué à l’apprenti sorcier, et c’est quelque chose dont on n’imagine pas les conséquences. Aujourd’hui l’idée fait son chemin, mais il y a quelques années, on n’avait pas le droit de dire que le mp3 ou Napster, ce n’était pas bien. Spotify et Deezer, ce sont des escrocs. C’est normal d’avoir envie de gratuité, mais Internet a quand même fait admettre qu’on puisse y voler une photographie, ou qu’un film puisse y être diffusé illégalement. C’est une idée terrible : à de rares exceptions près, les musiciens et les écrivains sont devenus une sorte de sous-prolétariat. Evidemment, si on remonte à Huysmans ou Mallarmé, il y avait déjà la galère. Mais il y avait aussi l’espoir.

 

Vous ne croyez pas que tout ça arrive aussi parce qu’il y a trop d’offre, et que la création, notamment musicale, s’est démocratisée ?
Oui, surtout à cause des outils. Bon, je suis content d’avoir Protools pour m’enregistrer chez moi, même si je branche des trucs vintage dessus et que je fais tout à l’ancienne, sans sampler. Mais la vérité est qu’aujourd’hui tu peux faire, tout seul, un disque avec une qualité de diffusion radio. Ça peut être nul artistiquement, mais ça sonne. Alors qu’avant, même un disque enregistré sur quatre pistes, comme le Nebraska de Bruce Springsteen, était retravaillé en studio. Le matos, les micros, un revox, tout ça coûtait très cher. Pareil pour la photographie et le cinéma : aujourd’hui, tu peux faire un film avec un iPhone. Je ne puis pas sûr que ce soit fascinant à l’arrivée, mais dans l’idée et dans le principe, tu peux. C’est quand même curieux de voir que l’art qui survit le mieux, c’est le plus cher : le cinéma, où il y a toujours eu de l’argent. On pense ce qu’on veut des films qui sortent aujourd’hui, ce n’est pas mon sujet, mais c’est le seul art qui ne s’est pas vendu à la criée. Alors qu’en musique, même le truc le plus rare se retrouve sur Youtube.

 

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Les rock-critiques et les disquaires étaient autrefois des passeurs vers toute une contre-culture alternative. Vous ne pensez pas qu’à notre ère d’abondance multi-connectée, on en aurait encore plus besoin ?
Si, mais comment faire ? Un type comme Yves Adrien a quasiment changé ma vie avec un article comme Je Chante Le Rock Electrique (paru dans Rock & Folk en 1973, ndlr). Mais aujourd’hui, on est perdu dans la masse, à moins d’avoir une tribune très exposée dans les médias. Même sur internet, les gens qui s’expriment et trouvent une audience conséquente sont des personnalités qui y arrivent déjà en dehors : ce n’est qu’une caisse de résonance des médias traditionnels. Sinon, internet est un tel bourbier qu’il est impossible de s’y retrouver. Je sais bien que j’ai un raisonnement pyramidal, mais je pense qu’on a besoin de filtres. On traîne l’idée, depuis le siècle des Lumières, que le progrès est forcément positif, mais je pense qu’il est urgent d’être réactionnaire à ce que le monde devient.

 

Une autre valeur qui paraît essentielle dans le roman est la bienveillance.
Regarde les gamins, dans la rue. Il y a toujours eu des bastons, des petits chefs, ça a toujours existé, mais maintenant, même chez les plus jeunes, la logique est de se vanner et d’être désagréables les uns avec les autres. C’est quelque chose que reproduit complètement quelqu’un comme Cyril Hanouna (animateur de l’émission Touche Pas À Mon Poste sur la chaîne TV française C8, ndlr), c’est le contraire de la bienveillance: quand tu regardes son émission, ça ne fonctionne que là-dessus.

 

Les Panthères Grises s’achève sur une note d’espoir en forme de point d’interrogation. Qu’aimeriez-vous qu’un jeune de vingt ans ressente à sa lecture ?
J’aimerais qu’il se pose des questions sur la société, que ça lui ouvre la tête. Je pensais que les jeunes allaient détester ce livre, mais j’ai eu de très bons retours de ce côté. On dit que l’art qui s’inscrit dans le réel n’est plus que du journalisme, mais je suis contre cette idée : je voulais que ce livre soit un témoignage romanesque, ancré dans cette période-clé de notre vie publique qui va du phénomène Nuit Debout jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron.

www.babelio.com/auteur/Patrick-Eudeline/22755

Un immense merci à Sophie Bachat ainsi qu’au personnel du Bistro de l’Aviation, 2 Rond-Point Victor Hugo, 92130 Issy-Les-Moulineaux.

Interview François Dieudonné
Photographie Yann Morrison

Archives DEDICATE 36, Printemps/Eté 2018.