LE MYSTERE BRET EASTON ELLIS

Gloire et écriture rendent-elles schizo ? Avec “Lunar Park”, son dernier roman (2005), Bret Easton Ellis s’amuse à brouiller les pistes. Voici un roman “trickster” qui ressemble à une vraie fausse “autofiction”.

L’auteur, en une ultime pirouette écrit à la fin de ce livre : “Je ne veux pas avoir à clarifier ce qui est autobiographique et ce qui l’est moins. Mais c’est de loin le livre le “plus vrai” que j’aie écrit.” Best-seller depuis vingt ans, BEE ne cesse d’affirmer sa liberté d’écrire, au prix de compromis médiatico-financiers, de rumeurs et de fuites. Rencontre exclusive.

 

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On a l’impression que le seul truc autobiographique dans ce livre c’est le problème avec le père : alcoolique, violent, indifférent… Ton père ?
J’ai voulu écrire une histoire de fantômes, un truc à la Hamlet, l’histoire d’un homme qui porte mon nom, qui veut connaître la rédemption, qui veut faire le deuil de son père, vivre après celui-ci dans la dignité. Mon père en réalité était tout, sauf un être responsable ! Très absent du foyer, par exemple, mais comme la plupart des pères que je connais. Alcoolique, oui, aussi. Il est mort en 1992. Je sortais d’ “American Psycho”. “Lunar Park” lui est dédié. Le prénom de mon fils fictionnel, Robby, est en réalité un décalque du prénom de mon père, Robert (et ce “r” à la fin de “Luna”). Robby, c’est aussi beaucoup de moi, dans les années 1960-1970. Ok ! Ce n’est pas juste un livre qui vise à la thérapie psychanalytique… Quoique !

Pourquoi est-ce que la plupart des médias pensent que tes fictions sont le reflet de tes personnalités ? Car tu as plusieurs personnalités, non ?
Déjà, je vis entre Los Angeles et New York : deux mondes s’opposent, deux formes de société. D’un côté, la Californie, où je suis né et j’ai grandi, de l’autre, New York, la ville intello, “ideal place for living” quand on veut devenir écrivain. D’un côté, le fun impératif, de l’autre, le sérieux. Je n’ai jamais eu aucune raison valable de devenir un adulte, d’écrire comme un écrivain adulte avant mes 40 ans. J’ai eu du succès à 20 ans : ça arrive ! J’ai jamais eu la grosse tête avec ça. Et maintenant que la jeunesse me quitte, je crois pouvoir affirmer que cette fichue “maturité” se ressent dans mon écriture. Savoir si je me droguais comme les frères Bateman, comme les “zombies” dont je parle dans mes nouvelles, savoir si je suis “bi”comme Sean (“Les Lois de l’attraction”, ndlr) ou Ward (“Glamorama ”, ndlr) : “Who cares ?”

Justement, ça fait jaser, parler. Pas forcément la critique vraiment littéraire, mais les magazines people, la rue. Bref, ton côté “caustique, trash, politiquement incorrect” favorise les ventes, non ?
J’ai vainement essayé d’écrire à plusieurs reprises mon autobiographie plutôt que de laisser ça aux autres. Quel fiasco ! Je tente d’être un romancier, pas un journaliste, nom de Dieu ! Voilà pourquoi je ne peux écrire “ma vérité”, et tout ce blablabla ! Je mentais à chaque fois que je tentais de dire la vérité sur mon compte ! Je mens forcément quand j’écris des fictions, et pourtant mes fictions sonnent vraies ! Et le paradoxe est que, par la fiction, on peut dire la vérité ! Mes premiers textes autobiographiques donnaient l’image d’un type “cool”, “aseptisé” : une vraie catastrophe ! La fiction rend libre. Ainsi, avec ce livre, le fantôme de mon père lié à mes angoisses a fini par disparaître. La fiction a permis de changer réellement des choses dans ma façon de voir le monde et de m’appréhender en tant que “quadra, romancier, célibataire, etc.”

 

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Vous ne répondez pas vraiment… L’écriture-masque, thérapie, double, etc. : c’est le principe de la fiction. Vous ne vous perdez pas en conjectures, au milieu de toutes ses impostures que l’on vous attribue et que vous entretenez ?
Aux États-Unis, on a un problème avec la vérité. La dire publiquement, c’est primordial. Pourtant, tout le monde ment. En politique, par exemple, la comédie humaine tourne à plein régime. Comment et pourquoi dire la vérité de toute façon ?

Vous êtes amoureux ?
Oui. Et c’est vrai ! Je traverse une très belle période de ma vie. J’ai arrêté l’alcool, les drogues et le tabac. Je prépare un roman d’amour, intense. Je reviens à mes premiers écrits. J’écris au passé, alors que la plupart de mes textes sont au présent, direct, froid. Je ne suis plus intéressé par les psycho-killers, les histoires d’ado branleurs, etc.
Je suis plus porté vers ce que je ressens aujourd’hui, face au monde, à l’actualité, à mon devenir en tant que personne qui est, il faut le dire, très solitaire. Vous savez, avec le succès d’ “American Psycho”, on a raconté que j’étais un psychopathe. À la différence de l’Europe, je suis apprécié aux États-Unis, non pas pour mes qualités littéraires mais pour les scandales que mes succès suscitent, vrais ou faux. Surtout faux d’ailleurs…

Votre liaison avec Keanu Reaves ?
J’aime infiniment Keanu. On est né la même année. Son portrait est sur la couverture originale de “Glamorama”, juste au centre. Mais de là à vivre avec lui !

Tous les ados et les jeunes adultes que vous imaginez sont quand même très perturbés, presque schizoïdes… Comment étiez-vous ado ?
J’ai reçu une éducation très pauvre. J’étais livré à moi-même, mes parents bossaient énormément. Je rêvais et donc je lisais beaucoup. L’amour parental m’a manqué, je le confesse. C’est sans doute pour compenser que j’ai commencé à écrire si tôt, je me suis échappé de cette façon. Je me suis échappé par la fiction, mais aussi par l’alcool, par les drogues. Il y a des milliers de façons de compenser les manques. Voilà ma version des faits quant à mon adolescence. Si je devais en faire une fiction, tout ça changerait, et au dernier moment en plus !

 

“Lunar Park”, trad. de l’américain par Pierre Guglielmina,
Robert Laffont, 2005.
(Faux) site de Jayne Dennis : www.jaynedennis.com

 

Interview Philippe Di Folco
EXTRAIT  DEDICATE 08 – Printemps 2006

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