Yasmine Hamdan

Sensible et tranchante, envoûtante et affutée, profonde et accessible: c’est avec l’aide de quelques complices triés sur le volet, tel l’américain Steve Shelley, batteur de feu Sonic Youth, et le soutien du belge Marc Hollander, fondateur du label Crammed Discs, que la chanteuse libanaise Yasmine Hamdan a concocté une oeuvre à son image. Après plusieurs aventures en tandem, avec son compatriote homonyme Zeid Hamdan au sein du combo culte Soapkills, puis l’ex-Taxi Girl Mirwais pour le duo électro YAS, ou encore Marc Collin, moitié de Nouvelle Vague, pour la réalisation de son premier album solo Ya Nass, la jeune femme s’affranchit de toute tutelle didactique pour un nouveau disque somptueux, qui dresse avec classe un pont fascinant entre tradition et modernité.

 

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Une célèbre enseigne culturelle classe votre nouvel album dans la catégorie “pop internationale”. Est-ce que cela vous fait plaisir ?
Ah ça oui, parce que j’étais un peu vexée lorsque je suis arrivée en France et que j’ai découvert le terme de “world music”, je voyais ça comme un ghetto, une forme de racisme, même. Depuis que j’ai amené le projet Soapkills en Europe, où je pensais qu’il aurait moins de mal à se développer qu’au Moyen-Orient, j’ai tout fait pour combattre cette étiquette. Même si je n’ai rien contre elle, en tant que telle: je peux comprendre que cela soit utile pour décrire un folklore particulier. Mais je considère que ma musique est actuelle avant tout, même si j’utilise certains instruments traditionnels.

Vous avez mis en musique un poème du palestinien Mahmoud Darwish, Al Jamilat (Les magnifiques, au féminin, ndlr), qui donne également son titre au disque. Etait-ce pour rendre un hommage appuyé aux femmes dans toute leur pluralité ?
Je pense que nous vivons une époque vraiment sombre, et j’avais envie de délivrer un message positif. Je suis arrivée à un moment de ma vie où j’ai envie d’assumer encore davantage ma féminité, et mon chemin de femme artiste et arabe. Sans vouloir être opportuniste ou brandir n’importe quel drapeau, je vois bien que les droits des femmes sont en train de reculer, dans plein d’endroits. J’avais donc envie de célébrer cette minorité oppressée et, à travers elle, la part de féminité qu’il y a en chacun de nous.

Après plusieurs disques très électroniques avec les duos Soapkills ou YAS, votre premier effort solo Ya Nass s’éloignait de ces sonorités pour aller vers davantage d’épure acoustique. Ce nouvel album est il un aboutissement de cette évolution ?
Musicalement, c’est le premier album sur lequel je me suis autant impliquée. J’avais déjà fait les trois quarts du travail seule avant de le finaliser en studio avec les producteurs anglais Luke Smith et Leo Abrahams. Même s’ils ont apporté une touche géniale, je suis arrivée avec un projet déjà très abouti. J’ai voulu être libre à tous les niveaux, y compris financiers, et j’ai eu la chance que chacun mette le meilleur de lui-même pour faire avancer mon idée. C’est facile pour un artiste d’avoir le vertige en travaillant avec des gens qu’il ne connaît pas, mais il faut garder le cap tout en étant flexible et ouvert aux propositions des autres. Même si c’est mon bébé, c’est grâce à un travail d’équipe que j’ai pu le faire exister comme je le voulais.

 

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Votre musique comme vos textes semblent dessiner un lien entre votre histoire personnelle et la femme que vous êtes devenue. Après de nombreux exils, vous avez quitté le Liban il y a dix ans pour venir vivre à Paris. De quelle manière ces changements géographiques ont-ils influencé votre écriture ?

Je ne pourrais pas vraiment le dire, vu que je n’ai pas connu autre chose (rires). Mais ce qui était bien, c’est qu’en allant dans plusieurs pays arabes, j’ai eu accès à plusieurs univers différents. Contrairement à une idée reçue, le monde arabe est pluriel: j’ai pu découvrir différents dialectes, différents humours, différentes esthétiques, et ça m’a énormément nourrie en me donnant plus de matière pour pouvoir écrire. Puis je suis arrivée en Grèce, et ça m’a ouverte à la musique occidentale. Tous ces déplacements m’ont permis de trouver mon petit monde intérieur, de ne plus voir les frontières de la même manière, et de me sentir chez moi où que j’aille. Mais lorsque j’étais enfant, je ne savais pas me plaindre, ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que c’était difficile pour moi : tous les deux-trois ans, je changeais d’école, d’amis, d’environnement et parfois même de langue. Ça m’a donné l’avantage d’une grande flexibilité, mais le revers c’est que je me sens parfois déracinée, à un niveau existentiel. Je me dis souvent que je n’ai pas la même chose que les autres, que je n’ai pas de grands-parents ou de parents que je peux aller voir, de maison de famille ou d’amis d’enfance. Je sens qu’il y a un manque, sans parvenir à le définir précisément.

Alors que votre musique est ouverte aux influences occidentales, vous chantez exclusivement en arabe. Est-ce une règle que vous vous êtes fixée ou y-a-t-il des choses que vous ne pouvez exprimer que par ce moyen?
C’est ma langue maternelle, émotionnelle, c’est l’endroit où je me sens la plus… spéciale (sourire). C’est là qu’il y a pour moi le plus de choses excitantes et d’expériences à faire, comme une matière brute. Ça va au-delà de moi, c’est presque un acte politique, comme un écho à certaines questions identitaires que je me pose : ça me permet d’établir et de perpétuer un dialogue avec mes racines, de ne pas me sentir perdue. Je voyage beaucoup, j’habite partout où je vais, et j’ai vraiment besoin de me rattacher à ça.

Chanteuses ou musiciennes, les femmes sont souvent astreintes à des carcans précis et la musique orientale cantonnée à des clichés réducteurs. Vous qui cumulez ces deux identités, comment vivez-vous cela?
C’est vrai que ça m’énerve, mais ça n’existe pas vraiment dans ma réalité à moi, au point que je n’arrive pas toujours à l’identifier lorsque j’y suis confrontée. Je ne veux pas réfléchir à ce que je fais en prenant en compte cette dialectique, mais peut-être qu’en agissant ainsi, je me positionne automatiquement en tant que contre-courant. Je pense que les stigmatisations sont inscrites dans la société et dans la culture, et comme je me sens extrêmement dédiée à mon art, c’est parfois frustrant pour moi de sentir que je peux être considérée comme hors format, à cause des cases qu’il peut y avoir dans la tête des gens. Même si je chante en arabe, je pense que la musique est universelle et je me désole que ce ne soit pas le cas pour tout le monde.

Il y a toujours eu dans ce que vous faites une dimension très physique, presque érotique, mais aussi une profonde spiritualité. Ces deux aspects sont-ils un seul et même thème pour vous ?
C’est une approche intéressante (sourire). En effet, je ne les distingue pas : je pense que faire de la musique est un acte très spirituel ET très physique, sensuel voire parfois sexuel. Très physique, parce qu’on passe par des hauts et des bas, qu’on traverse des phases de souffrance et qu’il y a la délivrance, à un moment (rires). Et pour moi la musique est également spirituelle parce que je me connecte à elle sous cet angle: ce que j’écoute me ressource, me donne de l’espoir et me fournit un cocon, en quelque sorte.

 

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Sur l’album Bristol de Marc Collin, hommage au trip hop et à l’électro-pop des années 90, vous reprenez la chanson All Is Full Of Love de Björk. Est-ce que la façon dont elle a inventé son propre fonctionnement dans le monde de la musique constitue une inspiration pour vous ?
Oui, même si je n’écoute plus vraiment ce qu’elle fait, c’est quelqu’un que je respecte énormément. Björk, c’est un volcan, c’est une femme qui m’inspire par sa personne, par sa manière de déjouer les codes, de se trouver des collaborateurs et d’être toujours partante pour l’aventure. C’est une combattante, un viking presque (sourire). Il y a d’autres femmes que j’apprécie, comme Beth Gibbons ou PJ Harvey. Je me suis rendue compte que même lorsque je n’apprécie pas la musique de certains chanteurs, je sens leur coeur: même si j’ai du mal à l’expliciter, il y a comme un canal direct, qui fait que certaines personnes peuvent me toucher. C’est chimique, la musique.

Quel éclairage l’inclusion de votre titre Hal dans le film Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch a-t-elle apporté sur vous et votre travail ?
J’ai toujours fait des musiques pour le cinéma, le théâtre ou des chorégraphies, même du temps de Soapkills, dont plusieurs titres ont été utilisés dans des bandes originales. D’ailleurs en général, quand je compose, je visualise beaucoup d’images, de couleurs et de sensations. Pour ce qui est de Jim Jarmusch, c’est vraiment l’une des personnes qui m’ont aidée à passer certaines barrières au niveau de l’audience, car le métier est fait d’une telle manière que lorsqu’on chante en arabe, qu’on le veuille ou non, le public susceptible d’aimer ta musique n’est pas forcément en contact avec toi. Donc ça m’a ouvert des portes, c’est certain.

Dans le film Le Temps Qu’Il Reste d’Elia Suleiman, il y a une scène très forte, à la fois drôle et émouvante: des palestiniens dansent dans un bar au son du titre Ma Rida de votre projet YAS, pendant que des militaires israéliens les surveillent depuis l’extérieur. Au bout de quelques mesures, des deux côtés, tout le monde secoue la tête en rythme. Pour vous, jusqu’où va le pouvoir de la musique ?
Je vois la musique comme un ruisseau qui peut traverser les frontières, aller dans plein d’endroits et toucher beaucoup de gens. Elle peut susciter de l’espoir, provoquer des rencontres et créer des poches de résistance, des endroits où la vie subsiste, de façon très organique. Le pouvoir de la musique, c’est vraiment le mouvement: par exemple si tu écoutes la musique chinoise et la compare à la musique soudanaise, tu te rends compte que ces deux formes ont les mêmes modes. Et si on va un peu plus loin, en remontant le fil de l’Histoire, on se rend compte qu’il y a eu des échanges commerciaux et fluviaux entre les deux pays, notamment grâce à la Route de la Soie en Chine, et que ce qui a survécu à ça, c’est justement la musique. Et c’est pareil partout, c’est ça qui est formidable : quand tu écoutes les musiques indienne et pakistanaise des années 20, on trouve beaucoup de ressemblances avec la musique égyptienne de la même époque. Si tout ça ne circule pas, ne se transmet pas et ne se transforme pas, il ne reste que la mort. La musique, et même l’art en général, c’est la vie.

www.yasminehamdan.com

Interview: François Dieudonné
Photographie: Alex Brunet

Remerciements au bar Le Coeur Fou

Archives DEDICATE 35 – Automne/hiver 17-18