UNE NUIT AVEC ASIA ARGENTO

La “it girl” des années 2000 est née en Italie, mais le monde lui appartient. À 30 ans, si Asia Argento est déjà connue et reconnue comme actrice et réalisatrice, on la découvrira bientôt en chanteuse. Le règne d’Asia ne fait que commencer. Elle se livre ici comme elle vit : en toute liberté.

 Il est 22 heures en ce début d’été parisien. Asia Argento sort du taxi l’air désolé. Elle a une heure de retard pour la séance photo. Pas son genre, le retard, elle qui est toujours ponctuelle, même (surtout) quand elle a mille choses à faire. Et s’il y a bien une certitude avec Asia Argento, c’est qu’elle a toujours mille choses à faire.

On commence à papoter pendant le maquillage. À la question : “Quel est l’état présent de ton esprit ?”, elle répond du tac au tac : “Messy !” (en français : bordélique). D’où ce retard inhabituel. D’où, quelques heures plus tard, un coup de fil du bout de la nuit, où la voix d’une Asia toute démunie, plus du tout la fille sûre d’elle qui mène sa vie comme un capitaine d’équipage et qui débarque en conquérante dans le studio, chouine qu’elle a oublié son sac dans le taxi.

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Princesse Asia : là, tout le monde se met en quatre pour l’aider à le retrouver, de l’assistant de plateau, qui ne la connaissait pas une heure avant mais qui en a fait sa nouvelle idole, à Gaspar Noé, son vieux pote de glande dans les rues de Paris la nuit. C’est qu’il faut faire vite : elle part demain à Londres pour la sortie du Livre de Jérémie, son second film en tant que réalisatrice.

À 30 ans tout juste (le 20 septembre), Asia a déjà été fille de ses parents (le réalisateur Dario Argento et l’actrice Daria Nicolodi), actrice (pour Abel Ferrara, Gus Van Sant ou Sofia Coppola, excusez du peu), réalisatrice (quatre ans avant Le livre de Jérémie, elle avait déjà tourné Scarlet Diva, un percutant essai autobiographique), mais aussi DJ (payée très cher aux fêtes les plus huppées du dernier Festival de Cannes), nightclubbeuse, égérie tous azimuts. Son prochain trip, elle nous le révèle en “exclu”, ce sera chanteuse : “Je te raconterai les détails tout à l’heure.”

De toute façon, Asia n’est pas du genre à garder longtemps un secret. Tout au plus demande-t-elle de faire des ellipses dans le papier concernant son nouveau fiancé, un musicien français, sa mère et sa fille Anna Lou. On n’écrira donc que ce qui est public : Anna Lou est née en juin 2001 et son père est le chanteur italien Marco Morgan Castoldi qu’Asia avait alors épousé mais dont elle a divorcé depuis. Asia vient d’enchaîner plusieurs tournages : Last Days, de Gus Van Sant, Cindy, the Doll is Mine, de Bertrand Bonello, Land of the Dead, de George Romero, ou encore Marie-Antoinette, de Sofia Coppola. On s’emballe sur le kif de tourner avec de tels metteurs en scène. Elle calme le jeu : “Oui, ce sont de bons metteurs en scène. Mais il ne s’agit que de rôles secondaires. Au fond, si j’ai accepté tous ces petits rôles, et si, le reste du temps, j’ai beaucoup fait la DJ, c’est qu’il m’a fallu un an pour me remettre du tournage du Livre de Jérémie.” Cette adaptation d’un bouquin hardcore de J.T. Leroy mêlant enfance et violence a été un peu l’Apocalypse Now d’Asia. Elle en a écrit le scénario, monté la production à bout de bras, géré le tournage avec des enfants et des stars tels que Peter Fonda, Ornella Mutti, ou Marilyn Manson, et s’est donné le rôle principal et particulièrement ingrat de la mère du gamin. “Déjà, sans ce rôle, j’aurais mis du temps à me remettre d’un tournage pareil. Mais ce rôle de mère, c’est ce que j’ai fait de plus dur comme actrice. Je commence seulement à m’en remettre.”

La maquilleuse laisse la place au coiffeur. Asia redemande du champagne. Elle se regarde dans le miroir en train de siroter sa coupe : “J’ai l’impression d’être Marilyn sur ses dernières photos.” A priori, entre l’italienne brune et mince à voix grave et la californienne décolorée et gironde à la voix de petite fille, il y a un fossé. On n’imagine pas vraiment Asia victime du monde et des hommes comme a pu l’être Marilyn. Asia voit les choses autrement : “Si je me sens proche d’elle, c’est qu’elle était piégée par son image. C’est la même chose pour moi. Les gens me voient à un moment donné, se disent : “Elle est comme ça.” Leproblème, c’est que je change en permanence. Moi-même, je ne sais plus qui je suis parfois. Alors, comment les autres pourraient le savoir ? C’est ça, le piège de la célébrité. Rien d’autre.”

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Quelqu’un a monté le volume de la musique. Asia s’interrompt pour demander le titre d’un morceau. On enchaîne sur son activité de DJ : “Ça a commencé par accident. J’avais tous ces disques chez moi. Tout le monde dansait quand je passais de la musique. Puis ça a fini par devenir un truc qui me permet aussi de gagner de l’argent. Je me fais payer en cash. C’est pratique. Mais j’ai eu beaucoup de mauvaises expériences, comme dans ces clubs de house music où ils détestent ce que je joue. Ils se mettent à hurler ! À Turin, on m’a menacée de ne pas me payer si je ne jouais pas de house. Pour me venger, j’ai joué de la techno super hard !

Souvent, je suis bookée pour de mauvaises raisons : on me prend pour mon nom mais on ne sait pas ce que je joue.” Il faut avoir entendu une fois dans sa vie un set d’Asia Argento. Qui d’autre est capable d’enchaîner sur le dance floor Throbbing Gristle avec Einsturzende Neubauten, ou de passer trois fois le remix de Sunglasses at Night par Tiga ? “Je me fous complètement de ne pas savoir mixer. Ce n’est pas mon problème. Je passe juste mes disques. On m’a même dit un jour : “Tu es un horrible DJ, mais tu passes de la bonne musique !””

Du coup, on vient de lui proposer de superviser deux compilations : l’une de musiques de films, et l’autre des “chansons les plus titrées du monde”. Mais l’histoire d’amour d’Asia et de la musique va se concrétiser par un album à part entière. “Ça fait longtemps que ça me trotte dans la tête. Quand j’avais 18 ans, j’ai fait un album de techno hardcore avec le Aphex Twin italien, mais il n’est jamais sorti. Après, je n’ai quasiment fréquenté que des musiciens. Je me sentais toujours en compétition avec eux sur le terrain musical. C’était le seul domaine où ils pouvaient espérer me dominer. Puis, il y a trois ans, j’ai enregistré avec Brian Molko la reprise de Je t’aime, moi non plus sur l’album Trash Palace. Je me suis alors rendue compte que j’adorais ça. Je me suis mise à y penser. J’ai commencé à prendre des notes pour des paroles de chanson, à contacter des amis musiciens. Je veux prendre mon temps. Ce sera un son très cru, très primitif, entre rock’n’roll et électro. Pour le côté rock, je vais faire appel à des groupes de Detroit comme The Demolition Roll Rods ou The Gories, et pour le côté électro, à Archigram et Ladytron. J’ai envie d’écrire toutes les paroles. Pendant des années, j’avais l’angoisse de la page blanche, mais je me rends compte que quand j’ai une mélodie sur laquelle je peux m’accrocher, ça vient tout seul. Je réalise que je travaille bien dans la contrainte, la contrainte d’une adaptation dans le cas du Livre de Jérémie, ou, là, la contrainte d’une mélodie. En fait, j’ai besoin de m’accrocher à quelque chose sinon je n’ai rien à dire.” 2006 verra donc les noces d’Asia avec la musique. “Mais je ne perds pas de vue mon métier d’actrice. Je vais même enchaîner plusieurs rôles principaux, ce qui ne m’est pas arrivé depuis un moment. J’ai plusieurs projets en France, en particulier un avec Tony Gatlif et un autre avec Catherine Breillat. J’ai très envie de tourner ces deux films-là.” Toutes les actrices diraient ça ? Non, pas Asia Argento, qui compare souvent son activité d’actrice au boulot d’une geisha. “Quand j’admire vraiment le travail d’un metteur en scène, j’ai plus envie d’être son assistante réalisatrice que son actrice. C’est ce que j’ai ressenti avec Gus Van Sant. C’est aussi mon feeling par rapport à mon ami Gaspar Noé. Il ne m’a jamais proposé un seul rôle, et ça me va très bien comme ça.”

Avec tous ces projets, Asia trouve-t-elle encore du temps pour elle ? “Je n’ai plus le temps de lire de livres, ni même mes mails, avoue-t-elle. Mais je trouve du temps pour ma fille. Et aussi pour mes aventures solitaires.” C’est quoi, ces aventures solitaires ? “Tu veux que je te raconte la dernière ?” Et c’est parti pour une histoire rocambolesque (beaucoup trop longue pour être racontée ici dans le détail) où, en mai dernier, Asia, plantée toute seule en pleine zone berlinoise dans un after ragga, est finalement tirée d’affaire par un fan italien SDF qui venait de gagner 3 000 euros au casino…

Je demande à Asia si les fans lui pèsent parfois. “Non, répond-elle. Quand j’étais petite, j’avais le sentiment que tout le monde me méprisait. Alors, je ne vais pas me plaindre d’avoir des fans aujourd’hui. Ce qui peut faire peur, ce sont ceux qui sont obsédés. Quand je mixe, j’ai souvent un public de filles, ce que je trouve plutôt flatteur. J’entends souvent : “Je ne suis pas une lesbienne, mais j’ai envie de te sauter.” J’adore entendre ça, mais je ne peux m’empêcher alors de penser : “Mais où étiez-vous quand j’avais tant besoin qu’on me dise ça ?” Les gens suivent la meute… ”

On vient chercher Asia pour la photo. Elle me prend le bras, me regarde au fond des yeux : “Il y a une chanson des Oblivions qui dit : “Tu dois vivre la vie que tu chantes dans tes chansons.” Je dois vivre la vie que je te raconte dans cette interview.”

 

Texte Olivier Nicklaus
Photographie Antonio Spinoza
EXTRAIT DEDICATE 07 – Automne 2005

 

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