REGINA MÜLLER : LES INDIENS POUR SUJET

Brésilienne, commissaire de l’exposition Brésil indien, Régina Müller est spécialisée en ethnologie et en anthropologie esthétique. Entretien.

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?
J’ai choisi ce métier par vraie passion pour les peuples de cultures différentes, en cherchant chez eux un meilleur horizon pour nos sociétés occidentales.

Vous avez passé de longues périodes en Amazonie, chez les indiens Asurini. Comment se sont déroulées ces expériences de vie, et qu’est-ce que cela vous a apporté ?
Ce fut comme un véritable exil, un véritable voyage intérieur, mais aussi l’opportunité d’échanger avec des personnes qui m’ont beaucoup enseigné. Vivre en Amazonie m’a montré les grandes possibilités de la planète et l’immense sagesse que les Indiens ont développé dans un environnement fabuleux. J’ai participé activement à améliorer leur survie, puisqu’ils sont menacés d’extinction depuis les années 1970. Vivre en Amazonie, c’est aussi être perdu au milieu de nulle part, toujours entouré ou recouvert d’eau, avoir le corps soumis à une humidité intense due au climat tropical étouffant, les pieds dans l’humus millénaire. Et puis ce sont des rencontres avec des âmes silencieuses, souriantes et accueillantes. L’Amazonie, c’est l’univers de la sensualité, de la déesse Nature, mais, hélas, c’est aussi le décor d’un scénario d’une grande tristesse.

Les tribus que vous avez approchées, comme les Arawaté et les Asurini, vivent dans la région du Bas Rio Xingu. Quand a commencé l’ouverture de la route transamazonienne, elles ont été contraintes de cohabiter avec les Blancs. Comment ont-elles survécu à cette invasion ?
Malgré les conséquences négatives de cette cohabitation nouvelle, qui aurait pu provoquer leur extinction, les Asurini ont montré une extrême vitalité culturelle. Ils ont ainsi pu mieux se préserver, à travers des réalisations artistiques de leurs rituels et de leur mode de vie. En raison de cette proximité avec les Blancs, les Indiens se transforment et cherchent des solutions de survie culturelle avec lesquelles nous devrions apprendre plutôt que d’essayer, à tort, de les “occidentaliser”. Mon apprentissage s’opère sur l’étude de leur art qui est une représentation esthétique de la reproduction de leur mode de vie. C’est grâce à cet art qu’ils parviennent à subsister et à résister culturellement à l’envahisseur blanc.

C’est un art primitif et tribal. Mais a-t-il d’autres fonctions, au-delà de la simple notion esthétique ?
Le concept d’art n’existe pas vraiment chez les Amérindiens. Pourtant tous les objets sont conçus sur des modèles esthétiques tout à fait acceptables. Leur art est présent dans toutes les sphères de leur vie courante. Ainsi la conception des villages, des maisons et des objets dépasse les simples fonctions utilitaires et fait appel à des significations symboliques et culturelles. Cette manière d’appréhender la dimension esthétique est une partie essentielle des choses et des gens, sans laquelle ils n’existeraient pas. Toute leur conception du monde, la transmission des connaissances et l’expérience sociale des valeurs morales sont construites et réalisées par le biais de l’expérience esthétique, d’où la puissance et l’importance de leur art.

Que proposez-vous, et quel est le but d’une telle exposition où l’esthétique joue un rôle majeur ?
Nous nous proposons de présenter les clés fondamentales pour la compréhension de ces cultures. Environ 400 objets archéologiques et ethnographiques, provenant de divers musées du Brésil et d’Europe, seront exposés, enrichis de supports audiovisuels et de textes. Cette exposition veut promouvoir une présentation de la culture matérielle et immatérielle des Indiens du Brésil, pour discuter les concepts d’art dans ces sociétés. L’importance de la dimension esthétique dans le contenu de cette exposition est nécessaire afin de faire évoluer le discours de défense de ces peuples, qui ont vraiment besoin d’aide, en un discours visant aussi à promouvoir la contribution des peuples indiens, basée sur leurs propres connaissances de l’Humanité.

 

Propos recueillis par Cyril Xavier Napolitano
Photographie : DR
Published : Printemps 2005 – DEDICATE 05

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