REGARDER A L’INTERIEUR – VOYEURISME ET CINÉMA

Le personnage du voyeur est récurrent au cinéma. La première sphère dans laquelle il intervient est celle de l’érotisme. Le voyeur est le petit pervers qui colle son nez aux trous de serrure pour observer les ébats amoureux. Mais quelle est la fonction de ce personnage puisque les caméras ne connaissent pas de porte close et s’immiscent partout ? À quoi bon s’encombrer de ce détour ?

En fait il s’agit de ne pas gêner la complaisance du spectateur. Si c’est le personnage du film qui est le voyeur, c’est lui le coupable, le curieux, le pervers. Pas le spectateur. Le personnage du voyeur prend sur lui toute la culpabilité. C’est le bouc émissaire. Pour bien faire comprendre que c’est le voyeur qui regarde et non le spectateur, le cinéma a d’ailleurs développé  un cache (forme noire placée sur une image en post-production) en forme de trou de serrure… La subjectivité du regard est donc évidente et le spectateur est innocenté : il ne fait qu’être le témoin de ce qu’observe le malade sur l’écran. Il y a peut être également une fonction proustienne dans ce personnage. Le voyeur nous renverrait à nos premiers émois sexuels généralement liés au voyeurisme. Il nous replongerait dans un registre d’émotions d’une force aujourd’hui perdue mais que le cinéma pourrait faire resurgir en suggérant tous les éléments nécessaires à la régression regarder quelqu’un jouir en regardant, c’est s’associer à sa jouissance, comme par exemple dans  “Matador” d’Almodovar ou “Le Quatrième Homme” de Verhoeven. Intéressons-nous seulement à quelques films qui ont fait du voyeur leur personnage central pour dégager les caractéristiques de ce psychopathe qui entretient des relations si privilégiées avec le cinéma.

Banalité du voyeur James Stewart est le voyeur dans “Fenêtre sur Cour” d’Alfred Hitchcock (1954) Jeffries (James Stewart) est un photographe professionnel cloué dans son appartement par une jambe cassée. C’est l’été et tous les voisins de l’immeuble d’en face vivent fenêtre grande ouverte. Jeffries développe alors une passion pour l’observation de ses voisins. Après avoir surpris quelques agissements étranges chez un des voisins, il se persuade que celui-ci a tué sa femme et finit par en persuader sa petite amie (Grace Kelly) et sa nurse.? Ils deviennent tous les trois voyeurs assidus. James Stewart était un des acteurs fétiches de Hitchcock en raison de son physique “banal”. C’est vrai qu’avec ses vêtements stricts, ses cheveux gris bien coiffés et son type caucasien classique l’identification est plus facile qu’avec Bela Lugosi. Cet élément est prépondérant pour comprendre le génial procédé que nous propose le film. Hitchcock nous place dans la peau de son personnage, dans son exact référent. Même point de vue : depuis l’appartement, même quantité d’information, et même préoccupation : regarder. Pour ajouter à l’identification, Hitchcock multiplie les plans de réactions sur Stewart : il regarde, il voit, il réagit. Hitchcock dans ce film fait de son personnage une métaphore de nous-mêmes assis devant l’écran. Il y a même l’idée de zapping présente puisque malgré l’intrigue principale, Hitchcock développe les histoires d’une dizaine de locataires qui s’emmêlent et se déroulent selon le bon vouloir du regard de James Stewart qui “zappe” d’un appartement à l’autre. Au final, nous sommes bien James Stewart : assis devant le spectacle, impuissant à faire quoi que ce soit et curieux par dessus tout de ce qui va suivre. Outre le suspense habituel, Hitchcock nous fait regarder celui qui regarde et nous renvoie notre image : c’est une mise en abyme. En somme, ce film illustre avec brio comment quiconque à la première occasion devient un voyeur. Et il est une des apothéoses de l’art de Hitchcock de captiver l’attention et le regard du spectateur tout en le mettant avec ironie dans la peau de son double métaphorique. Le spectateur est le voyeur.

Subversion du voyeur Kyle MacLachlan est le voyeur dans “Blue Velvet” de David Lynch (1986) L’histoire de “Blue Velvet” se passe dans la petite bourgade tranquille de Lumberton où les parterres sont fleuris et les pompiers souriants ; où les voisins sont gentils et la vie simple et rien de tout cela n’aurait changé pour Jeffrey Beaumont (Kyle MacLachlan) s’il n’avait pas eu la mauvaise idée de trouve une oreille coupée traînant par terre. Sa curiosité le pousse à mener une enquête parallèle à  celle de la police jusqu’à pénétrer un univers de violence, de sexe et de perversion autour de la chanteuse Dorothy Valence (Isabella Rossellini), pour son plus grand trouble et son plus grand plaisir. Même point de départ qu’avec Hitchcock : l’atroce banalité du personnage principal qui est de fait très proche de nous. On remarque aussi que le héros de Lynch partage le même prénom que le héros de Hitchcock : Jeffrey. Simple coïncidence ou hommage ? Mais Lynch nous entraîne sur des sentiers beaucoup plus périlleux que Hitchcock. Lynch nous fait entrer en pleine régression enfantine lorsqu’il place son héros dans le placard de la  chanteuse de “Blue Velvet” pour l’épier et nous faire ressentir un trouble d’une force incroyable tel que nous l’avons décrit plus haut. Par contre ce à quoi nous assistons n’est pas un spectacle pour enfants. Rien de caché non plus comme chez Hitchcock. Nous assistons à la relation sado masochiste de la chanteuse avec son tortionnaire. Et dès lors nous entrons dans un monde de déviances et d’étrangetés. Comme Jeffrey Beaumont nous avons du mal à  comprendre les plaisirs masochistes de la chanteuse au bord de la folie, et comme lui nous sommes troublés et irrémédiablement changés par ce que nous avons vu. Et que peut être nous voudrions ne pas avoir vu. Mais c’est trop tard. Et Lynch est là pour interroger notre complaisance et briser nos barrières morales. La fin du film est d’une immense ironie : tout est rentré dans l’ordre dans la tranquille petite bourgade de Lumberton. Pourtant nous savons que le héros – et nous spectateurs identifiés – avons vu des choses et connu des émotions qui ont changé à jamais notre façon de voir les autres et nous mêmes, de connaître nos désirs. Lynch nous a perverti au sens vrai du terme. Il a tourné notre regard vers des zones méconnues de notre âme. Il nous a fait pénétrer ce monde où plus rien n’est tangible ni rassurant et qu’il maîtrise si bien. Vous avez voulu regarder ce film de Lynch ? Vous avez voulu voir ce que voit le héros ? tant pis pour vous. La curiosité est un vilain défaut. Et les spectateurs de vilains voyeurs qui n’ont que ce qu’ils méritent. En ce sens, ce film est beaucoup plus moral que celui de Hitchcock ou les voyeurs sont au final des héros entièrement positifs et absous. Chez Lynch aussi les héros sont absous, mais pas les spectateurs.

Les réalisateurs sont des voyeurs Carl Boehm est le voyeur dans “Le Voyeur” de Michael Powell (1960) Mark Lewitt (Carl Boehm) a un défaut : il aime tuer des femmes pour saisir avec sa caméra leur expression de terreur au moment de leur mort. Mark regarde tout, filme tout, photographie tout. C’est un voyeur mais qui, lui, est arrivé au stade de la démence. Le film explore l’origine de cette démence et la déroule jusqu’à son aboutissement naturel. Pourtant la folie n’est pas le sujet central du film. Le vrai sujet c’est la perversité du cinéaste : “ce tyran qui terrifie l’actrice”, nous dit un psychiatre qui assiste à un tournage de film à l’intérieur du film. Là encore il y a mise en abyme puisque Michael Powell avoue en quelque sorte sa perversité vis à vis de toutes les femmes qu’il déshabille et “tue” dans ce film. Et lui a cette honnêteté. Contrairement à Hitchcock qui cache son vice derrière celui du personnage et celui du spectateur. On connaît pourtant son goût pour déshabiller et terrifier les plus belles blondes de Hollywood, de Ingrid Bergman à Kim Novak. Ce que Michael Powell met au jour c’est le goût des réalisateurs pour la manipulation psychologique et physique de leurs comédiens. Et la perversité qu’ils ont à les exhiber et à les faire souffrir quand ils ne peuvent les posséder d’une autre manière. Dans “Le Voyeur”, le héros jubile en se repassant seul les films des femmes qu’il terrifie. Ces scènes sont associés à une esthétique assez voyante d’avant-plans peuplés de caméra et d’ombres de bobines sur le voyeur. Le propos est clair : les cinéastes sont irrémédiablement perdus dans leur folie. Notre héros à une dernière caractéristique essentielle : il est narcissique et tourne dès le départ un film sur ses crimes et sur l’enquête policière qui mène à son arrestation. Cela signifie que si le cinéaste est un vilain pervers, il peut aussi nous toucher car il cherche à se faire absoudre en s’exhibant, en se montrant à tous à peine caché à travers son film. En somme à travers cette œuvre essentielle de Michael Powell, nous comprenons clairement la nature perverse du réalisateur qui exorcise ses fantasmes dans ses films, lesquels correspondent aussi à l’aveu coupable et néanmoins narcissique de ses obsessions malsaines de ses frustrations assouvies par l’image. Fondamentalement le vrai voyeur est le réalisateur. Ainsi, après nous êtres brièvement égarés dans ces trois films nous commençons à percevoir pourquoi le voyeur est un personnage emblématique du cinéma. Il contient en lui toute la problématique du spectateur et du réalisateur. Tous deux voyeurs, tous deux exorcisant leur frustration, laissant libres court aux pulsions enfouies, mais à visage couvert, en reportant toute la faute sur les personnages qui ne sont pourtant que leurs avatars.  

Conclusion angoissée sur la moralité de notre société Nous sommes tous des pervers hypocrites dans “Eyes Wide Shut” de Stanley Kubrick (1999) Je crois que la caractéristique essentielle du cinéma de Stanley Kubrick est la démesure : dans les moyens, dans l’inventivité mais surtout dans la thématique. L’inhumanité, l’escalade atomique ou encore l’avenir de l’homme font partie des sujets traités par le maître. Le dernier opus qu’il nous lègue reste le plus mystérieux, mais aussi un des plus audacieux. A force de le revoir j’y vois le portrait d’une société à deux revers. Face : des gens sains, bien élevés, honnêtes. Pile : des drogues, des orgies, des sociétés secrètes, des aveux lubriques, des mensonges, de la violence du désir partout. Kubrick a fait le film de l’hypocrisie morale de nos sociétés . Même révélation à la suite de notre étude du voyeur. Nous serions des légions d’êtres frustrés qui profitons du cinéma pour compenser des manques. Ou pour assouvir des désirs que nous n’assumons pas. Pas question de passer à l’acte à visage découvert. Le personnage du voyeur fonctionne en exutoire malsain de nos désirs secrets et réprimés. Pourquoi malsain ? Parce qu’il nous empêche d’affronter nos désirs frontalement. C’est un pis aller qui s’épuise vite et à nouveau il nous faut une dose de vi(c)e par procuration et de stupre par écran interposé. La conclusion de notre petite digression cinéphile sera celle du personnage de Nicole Kidman. Rappelez vous quand le bon docteur Harford (Tom Cruise) lui demande angoissé, honteux, désespéré : “Qu’allons nous faire ?” Elle lui répond ; droit dans les yeux : “Baiser”. Epilogue mystérieux mais qui s’explique ainsi : arrêtons de porter les masques de la bienséance et de la morale de bénitier. Assumons nos corps et nos fantasmes. Plus d’angoisse, plus de honte et donc plus de voyeurisme.

Texte : Gilles Bindi
Photographe : David Zacharias

Extrait DEDICATE 04 – Automne 2004

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