POLLUTION SONORE : MUSIQUE, ENTRE, PRESENCE ET CONTRAINTE

Il fait beau, vous profitez d’un été tardif par la fenêtre ouverte. Vous travaillez, vous vous reposez, peu importe, vous appréciez un moment rare, un lundi au soleil.

Soudain, la guerre ou presque. Un camion promo en pleine phase tecktonik, sound-system surboosté spécial Coupe du monde, met le dawa en bas de chez vous. Sur le toit, une quinzaine de pseudo-ravers proprets tentent vainement de faire participer les passants. Opération nuisance maximum, efficacité zéro pour l’annonceur qui s’est laissé convaincre de faire une Techno Pride à lui tout seul. Les voisins hésitent entre jeter un seau d’eau (assez old school), leurs déchets (trop médiéval), ou hurler avec les loups (plutôt Parisian Psycho). Finalement, on ferme la fenêtre et on monte le volume de l’iPod hi-fi. Le son contre le son, Kanye West contre l’hymne de la Love Parade 2007. Sauf que… le voisin se met à taper sur le mur, les triplés du dessous se réveillent, la vieille du dessus bastonne la télé.

Le bruit constitue l’une des premières sources de nuisance pour les urbains sondés. C’est l’une des premières causes de conflit et de plainte individuelle en Europe, au travail, entre voisins, entre collectivités et usagers. Je me souviens encore du voisin qui est venu interrompre une leçon particulière de sirtaki avec Sotiria L [Sylvia de Vice Squad, les fans comprendront] : un adepte de boxe française, prêt au pugilat, ses petits poings moulinant le vide. Bon, il était minuit, ok. On a bien ri après, ok. Mais la notion de nuisance, si elle est aussi relative que la notion de confort – les enfants de famille nombreuse ont une tolérance plus élevée au bruit –, reste soumise à des normes et des lois de plus en plus contraignantes.

Ainsi, un bar qui diffuse de la musique devrait pouvoir garantir un niveau sonore inférieur à 3dB dans les appartements mitoyens, c’est-à-dire rien ou presque. Certains clubs de jazz à Paris préfèrent payer le loyer des voisins grincheux plutôt que de subir des amendes allant de 1 500 à 7 500. La  Techno Parade a voulu soigner son image en battant pavillon vert et en invitant les chars à contrôler le volume sous 105dB… en sachant que le seuil de gêne est fixé à 60dB (cf. baromètre du bruit). N’est-ce pas plutôt l’accumulation des ambiances musicales qui est en cause dans une journée ? Il n’est pas question ici de confondre musique et pollution sonore, qui est généralement imputable aux industries ou aux transports. Le fait est qu’aucune activité humaine ne se fait plus sans musique. Bien sûr c’est cool d’entendre une bonne sélection en cabine d’essayage, mais choisir son yaourt avec Nostalgie ou Chérie FM peut immédiatement me faire changer de crémerie. L’individu plaignant pèse peu face à la réalité économique d’une activité créatrice d’emplois.

 

Le marketing, les agences sonores et la politique de diffusion des réseaux FM/TV, épuise lui-même son filon. A partir de combien d’écoute, “Relax”, de Mika, cesse-t-il d’être le hit malin aux emprunts 80’s pour devenir la rengaine insupportable d’un été pourri ? Lorsqu’un morceau sent la tête de gondole, il est définitivement mort… jusqu’au revival second degré quinze ans plus tard. De la même façon, il n’est pas sûr que Zero 7 ou le Cinematic Orchestra se sentent honorés de devenir la Muzak des boutiques bobos. Après un concert, un journaliste a cru féliciter Del Naja en lui disant qu’on entendait Massive Attack dans tous les dîners en ville. Le Bristolien savait, lui, que les inventeurs de la Muzak la considèrent comme une technique moderne de gestion des foules et des individus.

La forme la plus ludique et la moins nocive de pollution sonore et mentale reste la mélodie qui trotte dans la tête. Des synapses qui se déchargent, et remonte un vieux tube qui tournera en boucle dans son juke-box mental. Le plus drôle est d’en coller à son voisin avec une petite phrase anodine, L’Éte indien, Gigi l’amoroso, Siffler sur la colline, Alexandrie Alexandra… le seul antidote est d’en rappeler une autre, c’est l’accumulation qui décharge le circuit.

Texte : Brifo
Illustration : Thierry Castillo

Extrait DEDICATE 14 – Automne 2007

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