PIERRE RAHBI: LE TEMPS DE L’INSECURITE CREATIVE EST VENU. L’ECOLOGIE UNE GRANDE LEÇON D’AUTONOMIE.

Le terme “autonomie” suggère une organisation, une situation fondée sur la non dépendance. L’écologie bien comprise est, par excellence, une grande leçon d’autonomie. Elle est fondée sur l’interdépendance des règnes et des espèces. Chaque espèce garde sa spécificité propre, mais ne peut survivre sans relation  avec les autres. La rupture de cette relation engendre la sclérose, une dévitalisation qui, faute de la circulation des énergies vitales, peut aller jusqu’à la mort.

Ainsi, paradoxalement, l’interdépendance des espèces a pour finalité et résultat l’autonomie de la totalité d’un écosystème. En préconisant, par exemple, la fertilisation de la terre par la matière organique, issue des déchets végétaux et animaux, l’agro écologie respecte le cycle des échanges entre la terre, le végétal, l’animal et l’humain conformément aux règles établies par la vie depuis les origines. Elle concilie ainsi la nécessité de s’alimenter avec l’indispensable intégrité et pérennité de la dynamique du vivant. Elle est un facteur d’autonomie. A contrario, l’usage des engrais chimiques, des pesticides de synthèse coûteux à produire (il faut environ trois tonnes de pétrole pour la production d’une tonne d’engrais), est facteur de dépendance ; par leur constitution, ces produits détruisent en outre le cycle du vivant en y introduisant des “corps étrangers”que le métabolisme du sol ne peut ni générer, ni recycler.

Une société en perte d’autonomie
D’une façon générale, on peut estimer que l’ordre originel, autonome, instauré sur notre planète par l’intelligence de la vie a été remis en cause par l’ordre établi par l’espèce humaine, fondé sur l’antagonisme de l’humain contre l’humain et de l’humain contre la nature. Les relations internationales, l’interdépendance des nations, loin d’être solidaires, sont phagocytaires, et constituent autant d’opportunité pour le plus fort de s’enrichir et de survivre par la spoliation et l’appauvrissement de l’autre.
Je rappelle assez souvent, pour dissiper des idées reçues bien enkystées dans les esprits, que le continent africain vaste comme presque dix fois la superficie de l’Inde, est seulement peuplé de 800 millions d’individus (contre près d’un milliard en Inde), qu’il regorge de ressources naturelles et qu’il dispose d’une population à 60% de moins de 25 ans. Il est donc sous-peuplé par rapport à l’Asie et potentiellement riche ! Or, ce sont au contraire les pénuries, les famines, les pillages, les misères de toutes natures (sur fond de corruption chronique) qui ravagent ce continent, qui dispose pourtant de tous les atouts pour être souverainement autonome. On peut d’ailleurs appliquer ces constats à la planète tout entière où, en dépit de nos ressources et de nos performances, la nourriture, l’eau potable, les soins manquent à un nombre toujours grandissant de nos semblables.

Au cœur de ces constats à l’échelle macrocosmique, chaque citoyen civilisé, censé être du bon côté de la barrière, peut également faire le constat objectif de sa propre dépendance au sein de l’abondance. Se nourrir, s’abreuver, se vêtir, s’abriter, se soigner, se divertir, tout est subordonné à la sollicitude d’un système dont la survie dépend de la production massive, de la consommation, d’une croissance économique illimitée.

Avec la raréfaction de la matière combustible, tout le monde prend aujourd’hui conscience de la fragilité de l’édifice bâti sous l’inspiration d’une idéologie, qui a confondu l’aptitude cérébrale ou manuelle avec l’intelligence de la vie dont chacun de nous est l’une des œuvres et des expressions.Il y a comme une dérision dans le fait que si la matière combustible vînt à manquer totalement, tout l’édifice, bâti comme une tour dédiée au génie humain, s’effondrerait. Ce sont en l’occurrence les pays dits pauvres qui s’en sortiraient le mieux, car leur vie est encore organisée non sur l’omnipotence de l’argent, mais sur des valeurs comme la terre, l’eau, les animaux la biodiversité, les savoirs, les savoir-faire traditionnels. Comprendront-ils néanmoins à temps qu’il s’agit bien des valeurs dont nul ne peut et ne pourra jamais se passer et qui sont aujourd’hui dilapidées par la démence des gagneurs d’argent à tout prix ?

Bien entendu, je ne prêche pas le retour à une société d’antan qui aurait été idéale, ce serait bien trop naïf, mais pour la sauvegarde des valeurs traditionnelles complétées et enrichies des acquis scientifiques et techniques positifs, pour permettre à un véritable progrès, soucieux d’un avenir réellement viable et vivable pour tous, de se construire.

Bien heureuse insécurité.
L’Europe occidentale, mère fondatrice de l’idéologie qui domine le monde, sort d’une période de grande prospérité, dopée par les ressources quasi gratuites du Tiers monde : elle s’était installée dans une sécurité matérielle qu’elle a fini par considérer comme la norme. Nous savons maintenant qu’il s’agit d’une grave illusion et que l’occident doit faire face à une déconvenue d’autant plus dangereuse que son modèle boulimique est adopté par les pays émergents à un moment où les ressources risquent d’être très insuffisantes.
Un climat d’insécurité s’installe et, dans le fleuve en crue qu’est devenue l’histoire contemporaine avec la fureur pillarde et aveugle qui la caractérise, des consciences émergent et agissent pour un avenir digne de l’intelligence.

Ainsi, l’insécurité éveille-t-elle une créativité et une innovation soucieuses de la continuité de la vie. Les alternatives en tout domaine fleurissent : agriculture, habitat, nutrition, santé, éducation, énergie… Tandis que les états entretiennent coûte que coûte le modèle, la société civile s’appuyant sur son vécu quotidien, prépare les voies du futur. Mais entre un monde qui décline et un autre qui reste à construire se trouve une transition absolument décisive pour la suite de l’histoire. C’est l’une des raisons pour lesquelles les alternatives, pour construire les autonomies, ne doivent pas se contenter d’être de simples substitutions à l’intérieur du modèle, mais travailler à un nouveau paradigme où l’argent et l’économie seront là non pour asservir le genre humain et la nature mais pour les servir.

L’autonomie, une alternative incontournable
Il est évident que l’humanité du 21ème siècle devra se confronter aux problèmes les plus cruciaux et les plus décisifs auxquels elle ait jamais eu à faire face. Outre les dérèglements climatiques et les conséquences dont nous éprouvons déjà les prémisses, la logique sur laquelle repose le monde d’aujourd’hui va révéler ses aberrations d’une façon extrême. L’effondrement déjà amorcé de ce qu’on appelle abusivement l’économie est quasi inévitable. Les inégalités vont s’exacerber avec un club restant d’hyper nantis et une masse considérable d’indigents. La rareté des ressources continuera à évoluer tandis que la demande augmentera (particulièrement avec la montée en puissance de l’Inde et de la Chine). Tout cela sur fond d’une démographie qui faute d’équité et de partage sera explosive. Au sein de ces évolutions chaotiques apparaît une menace insidieuse concernant la problématique alimentaire mondiale. Le drame alimentaire est déjà une réalité cruelle pour des populations de plus en plus nombreuses. Cependant, l’opinion générale et le monde politique ne semblent pas concevoir que ce drame puisse affecter les pays dits développés ou émergents. Il n’est pas nécessaire de consulter les oracles : l’analyse très objective des divers paramètres conditionnant l’autosuffisance alimentaire mondiale suffit pour s’en convaincre. Plus que jamais, produire et consommer localement devraient être le mot d’ordre international. Cultiver son jardin ou organiser collectivement et solidairement la production alimentaire entre ville et campagne (comme par le système des AMAP) sont aujourd’hui des actes politiques et de résistance. Le message et l’engagement créatif de Terre et Humanisme, au Nord comme au Sud, ont pour principale raison d’être la sécurité et la salubrité alimentaires de toute population. Sans cette autonomie absolument vitale, rien n’est possible. Pour être forte et durable cette autonomie, devra se construire sur la sobriété avec peu de besoins et non un “toujours plus”. Elle nécessitera une éducation à la satisfaction dans la modération et la solidarité. Elle devrait conduire à la relocalisation des activités, à la mise en valeur des ressources présentes sur les territoires, mobilisant tous les savoirs et savoir-faire humains, au retour de la micro économie par le développement de l’artisanat, du petit commerce, de la petite industrie et de véritables fermes à taille humaine diversifiées et complémentaires, assurant une gamme aussi large que possible de produits pour satisfaire aux besoins des populations, sans se fermer aux échanges nationaux et internationaux. Des expériences convaincantes en architecture, énergie, gestion de la ressource en eau, nutrition, santé, éducation, sont déjà réalisées et pourraient rapidement être propagées.

Cependant, l’autonomie nécessite de la conviction, de l’audace et du risque dans une société tétanisée par les craintes de toutes natures, société qui refuse que la vie soit une merveilleuse aventure à laquelle le risque au quotidien et non celui des performances donne sa plénitude, sa saveur et sa raison d’être. Ainsi l’autonomie, au-delà d’une simple organisation de l’indépendance est un chemin d’initiation et de libération de l’esprit.

Le Mouvement pour la Terre et l’Humanisme
Face aux enjeux considérables de la crise écologique, économique et sociale que nous devrons affronter, que faire et comment agir ? Voilà deux questions auxquelles nous sommes sans cesse confrontés. C’est à ces deux interrogations que tâche particulièrement de répondre le Mouvement pour la Terre et l’Humanisme.

Il est le lieu de rencontre de plusieurs milliers de personnes, de plusieurs centaines d’associations (Terre et Humanisme, les Amanins, les Oasis en tous lieux…) , désireuses d’inventer, à l’échelle locale, de nouveaux modes de vie, contribuant à créer un monde où le respect de l’humain et de la nature préside à l’organisation de la société dans toutes ses composantes : politiques, économiques, culturelles, juridiques, sociales. Son action de sensibilisation, d’aide à l’action individuelle et d’animation de réseaux, s’exerce tout particulièrement dans les domaines de l’agriculture et l’alimentation, de l’habitat et de l’éducation au sens large du terme.

info@mvt-terre-humanisme.org
www.mvt-terre-humanisme.org

Texte : Pierre Rahbi

Extrait DEDICATE 16 – Printemps 2008

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