MARK RONSON, L’INSTINCT REBELLE

À le voir arriver le cheveu blanc platine, la Ray Ban ajusté au slim près, on pourrait presque se méprendre et s’entendre dire : « Lady Gaga, sors de ce corps ! » Mais si le poil indomptable de ce british, producteur, artiste et co-fondateur d’Allido Records entame notre sens critique, on s’avoue unanime à l’écoute  de sa musique.

« Je ne suis pas une pop star, un performer comme peuvent l’être Madonna ou David Bowie, ni une Joni Mitchell qui aurait le besoin irrépressible de chanter ses sentiments à la guitare acoustique. C’est une très bonne artiste, « but it’s just not me ! » À suivre son instinct, l’animal ne s’y est pas trompé. Son troisième et dernier album « Record Collection » est à rugir de plaisir. Un son qui vous griffe, sauvage !!!

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Musicien, tu deviens DJ et producteur à ton arrivée à New York. En 2003 tu sors ton premier album «  Here comes the fuzz » et aujourd’hui « Record Collection ». Comment et pourquoi devient-on un artiste lorsque l’on est déjà un célèbre et talentueux producteur ?
Lorsque j’ai signé mon 1er album, Fat Boy Slim, Prodigy et Chemical Brothers avaient un franc succès et les maisons de disques signaient facilement tout ce qui leur semblait cool. Le 1er album que j’ai produit de Nikka Costa leur a plu, un son électro frais, nouveau. J’étais un des DJs new yorkais du moment avec Grandmaster Flash, Clue, Armstrong qui passaient à la radio, et comme la plupart des DJs new yorkais particulièrement en hip hop, nous avions tous des deals avec des maisons de disques.
Ce n’était donc pas un exploit de produire un artiste. Tout à coup, j’avais carte blanche pour travailler avec les chanteurs et rappeurs que j’aimais. C’était une époque excitante où je collaborais avec des artistes comme Mos Def, Jack White, M.O.P… Malgré toutes ces années en tant que producteur, je reste avant tout fan de musique. Quand j’ai fait « Here comes the fuzz », l’album est sorti, et s’est vendu à plus de 20 000 exemplaires. Puis mon label m’a laissé tomber quelques mois plus tard. Après avoir connu le succès, j’ai tout à coup tout perdu. Le monde de la musique est régi par des cycles. Un moment tu es « hype », puis un autre prend ta place. C’est ce qui m’est arrivé. Il ne s’agit même pas d’être « cool » mais « demandé », « désiré » notamment par les maisons de disques. Du coup je gagnais tout mon argent en étant DJ, enchainant les soirées dont beaucoup par dépit. Un processus qui me tirait vers le bas, « Soul Destroying ». J’étais bien payé, j’allais deux fois par mois à Vegas mais jouer dans des clubs ringards ne me convenait pas.
Après avoir été DJ pendant presque 12 ans à jouer une musique, j’ai réalisé que je ne voulais pas suivre cette voie jusqu’à mes 50 ans. Même si je n’étais pas capable de sortir un hit, je voulais faire la musique que j’aime : « Let go that need to do something successfull ». J’ai commencé par faire des reprises de Radiohead, Coldplay, The Smith… pour apporter du contenu à mes DJ Sets, et ces morceaux se sont retrouvés sur les ondes, notamment sur les radios anglaises. Je suis alors parti en Angleterre pour rencontrer plusieurs labels et j’ai finalement signé chez Columbia. Tout cela est un peu arrivé par accident, mais surtout parce qu’à ce moment précis j’avais décidé :  « I just make shit that I like. » C’est à ce moment là que j’ai trouvé ma voie et aussi croisé celle de Lilly Allen avec qui j’ai collaboré. Quelques mois plus tard je rencontrais Amy Winehouse, et alors que nous avions commencé notre collaboration depuis seulement quinze jours, son label est venu à New York. Je leur ai fait écouter une démo de « Rehab » qui fit l’unanimité. Ce fut un vrai tournant.
Il existait auparavant un vrai décalage entre ce que j’aimais et ce que la masse voulait écouter, et donc aucune raison pour que mes productions passent à la radio. Puis tout à coup sans même comprendre ce qui peut être commercial de ce qui ne l’est pas, durant les 2 années qui suivirent en Angleterre, nous avons été enviés et copiés. Il ne s’agit pas d’égo, mais je mentirais si je disais que cela ne m’a pas donné davantage confiance en moi. Le succès m’a permis de croire en mes idées autant qu’en celles des autres, alors que j’avais jusqu’à présent une fâcheuse tendance à déprécier ce qui venait de moi.

 

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Tu sembles avoir l’esprit ouvert, produisant Amy Winehouse, Lily Allen, Kaiser Chiefs, mais aussi  Duran Duran ou D’Angelo. Dans un monde où tout semble si compartimenté, est-ce la clef du succès ?
Oui. Il est important de savoir s’imposer des challenges, rentrer en studio et chercher à se dépasser, être créatif. Sur cet album j’ai expérimenté de nouveaux sons. Mais avant tout, ce qui prime est de croire profondément en ce que l’on fait sans rechercher  à créer le Hit du moment. Tout ce que je sais faire, c’est donner musicalement aux autres ce en quoi je crois, ce que j’aime, qu’il s’agisse d’une ou mille personnes. Mes goûts ne sont pas toujours ceux du public ou alors il faut être « a fucking genius like Bruce Springsteen, Serge Gainsbourg, Jay Z or U2 » mais si le succès est au rendez-vous, ce sera alors pour de bonnes raisons.

« Record Collection », pourquoi ce titre ?
Pour être honnête, la chanson « Record Collection » vint en premier. Nick Hodgson des Kaiser Chiefs m’a dit : « I only want to be in your record collection. » Cette idée a pris tout son sens en tant que titre de l’album. On cherche longuement un titre astucieux, brillant puis on se rend compte qu’il était là, devant nous, tout ce temps. Il fonctionne à différents niveaux. Les gens me connaissent de part mon passé de DJ et « Record Collection » y fait référence. De plus tous les artistes présents sur cet album sont dans ma « Record Collection », j’ai été fan et j’ai joué leur musique en tant que DJ avant même de les rencontrer. Nous avons tous notre discothèque, notre bibliothèque I-Tunes, nos CDs, peu importe, les artistes présents sur cet album sont ceux que j’aime. J’ai acheté, utilisé et abusé de la musique en tant que DJ, voilà pourquoi « Record Collection » prend tout son sens.

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Ghostface Killah, Q-Tip, Boy George, Spank Rock, Simon Le Bon, D’Angelo, Jonathan Pearce… Qui t’a dit « non » et avec qui rêverais-tu de collaborer ?
Personne ne m’a réellement dit « non ». Certains semblaient très enthousiasmés au début mais ont décliné l’invitation parce qu’ils étaient en tournée, occupés… À l’origine j’étais assez terrifié par ce nouveau projet, je ne savais pas ce que j’allais faire. « Version » a été un assez grand succès et réussir à plaire au public tout en étant original et créatif n’est pas si simple. Je pensais d’abord faire appel aux artistes dont j’avais repris les morceaux.
Lorsque j’ai sorti « Version » j’étais simplement un fan de Kaiser Chiefs, Cold Play… Puis le succès aidant j’ai rencontré ceux dont j’admirais la musique, mes héros. Chris Martin a été le seul  à qui j’ai demandé de participer qui n’a pas pu répondre favorablement à ma demande, mais comment peut-on en vouloir à d’immenses stars qui ont leurs propres univers créatifs et vendent deux cent  mille fois plus de disques que moi. Pour ce qui est de ceux avec qui je rêverais  de collaborer, j’ai jusqu’à présent toujours travaillé avec des artistes que la vie, par chance, a mis sur mon chemin.
J’ai rencontré Lilly Allen dans une discothèque à Londres, on m’a envoyé la démo de Daniel Merriweather d’Australie, Spank Rock est un bon ami que j’ai rencontré par l’intermédiaire de Santigold… « It’s just happen for reasons so I never think about… » Je te mentirais si je te disais que ce n’est pas un rêve de travailler avec Stevie Wonder ou Jay Z mais je ne passe pas mon temps à être inquiet des éventuelles rencontres et collaborations que je peux ou ne peux pas faire.

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Sur ce nouvel album, aucune reprise et un mélange détonant de rythmes hip hop, de sons caribéens, de synthé et de très bonnes collaborations comme Boy George sur « Somebody to love me ». Tu es là où on ne t’attend pas. Comment as-tu procédé et fais tes choix ?
J’ai commencé cet album sans avoir la moindre idée de qui y chanterait quoi. Nous sommes rentrés en studio à Brooklyn en août avec cinq de mes musiciens préférés, et nous avons commencé à composer sans savoir réellement ce que nous allions faire en premier. Nous expérimentions alors de nouveaux sons, laissant derrière nous les vieilleries déjà utilisées.
En produisant l’album de Duran Duran en juin 2009 j’ai redécouvert le synthé et je suis définitivement tombé amoureux de ce son.  Nous sommes donc arrivés en studio avec tous ces synthés et batteries en se demandant :  « What do we do ? » nerveux comme lors d’un premier jour d’école. Nous espérions juste que tout se passerait bien pour ne pas avoir une mauvaise première impression qui perdure par la suite. Puis peu à peu nous avons trouvé la combinaison parfaite. La guitare n’était pas indispensable à beaucoup de morceaux, et nous l’avons donc utilisée de moins en moins, privilégiant les synthés, la basse et la batterie. Nous avons obtenu un son assez 60’S proche de celui de « Back to black » mélangé à quelque chose de plus 80’s.
Les trois premières semaines nous n’avons joué que des instruments, cherchant les arrangements les plus judicieux, puis nous avons commencé à penser à l’écriture et ceux avec qui nous voulions collaborer. Rose Elinor Dougall de « The Pipettes » a été la première à participer, mais également mon ami Alex Greenwald. Puis la chance fit le reste, j’ai envoyé deux morceaux à Jonathan Pierce qui en a écrit les paroles et les mélodies.
« Bang bang bang » est un bon exemple pour illustrer l’élaboration de cet album. Il faisait une chaleur accablante dans le studio, pas d’air conditionné et six mecs jouant pendant 20 minutes au maximum, trempés jusqu’aux os. Nous gardions la porte ouverte pour ne pas suffoquer et atténuer les odeurs de mâles. L’atmosphère était joyeuse, et chacun à notre tour nous avons apporté notre pierre à l’édifice. Le morceau s’en ressent. Tout cet album s’est fait sur le même processus spontané et c’est en cela que réside la magie de la création. Surprenante !
Quelques mois auparavant j’aurais refusé de croire que cet album était le mien. On ne peut présager de rien, ni de l’emprise que l’on va avoir, ni de la voie que l’on va emprunter. Bien que l’on sache au fond ce que l’on veut et qu’il soit de ma responsabilité de tenir la trame, le fil conducteur, on se perd un peu durant le trajet. « You kind of know what you’re doing but you seem to be a little bit lost along the way. » Cet album n’est pas uniquement mon album mais également celui de tous ceux qui y ont collaboré et l’ont influencé par certains côtés. Il me semblerait contre nature, insensible et froid que de planifier l’élaboration d’un album de A à Z.

 

Que souhaites-tu à 35 ans après un tel succès ?
Le point positif est que le succès est arrivé il n’y a que quatre ans, j’y ai travaillé longuement et en suis peut être d’autant plus reconnaissant. Lorsque tu atteins la réussite avec difficultés, tu l’apprécies davantage et ne t’en lasses pas aussi facilement. Pour le moment, je savoure. Cela ne fait que quatre ans que je réalise de bons albums, et il me reste près de 25 bonnes années pour être considéré comme un bon producteur. « I love making music, that’s all I need to do. It keeps me happy. »

www.markronson.co.uk

Interview : Jessica Segan

Photographie : Marcus Mam

EXTRAIT DEDICATE 24 – Automne 2010

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