MANARÉ & PLUS

Plongés dans une génération qualifiée de « 2.0 », notre rencontre avec Manaré remet en question nos idées reçues sur la vie de DJ. Au delà d’un jeune artiste qui parcourt le monde pour partager sa musique et aussi parfois ses ambitions, il y a un jeune homme posé, plus parisien qu’on pourrait le croire.

Manaré commence la musique à 16 ans, après une aventure avec le label Youngunz, il signe chez Cleckcleckboum.
Ses amis les plus proches, sa musique et sa famille font un tout chez lui. Le DJ ne voulant pas se limiter à la mode qui entoure les tables de mixage projette un réel avenir passionné qui mélange techniques et émotions.

Tes inspirations sont diverses et assez étendues, comment qualifies-tu ta musique ?
Je ne la situe pas vraiment et je n’aime pas trop la qualifier. Définir c’est limiter, c’est aussi mettre des barrières qui ne sont pas forcément nécessaires.Dans une activité créative, cela t’empêche d’aller au bout de tes idées et il serait dommage de ne pas essayer des trucs fous, non ? Au début, je me posais trop de questions. Chaque fois que je faisais un morceau j’avais peur qu’on me dise que ça ressemblait trop à quelque chose d’existant. Et puis récemment, j’ai arrêté de me prendre la tête, maintenant je me contente d’expérimenter, d’appuyer sur tous les boutons, comme un enfant pour arriver à faire quelque chose que j’aime. Là cela devient totalement différent, j’ y prends alors un vrai plaisir. J’ai recommencé à tout essayer pour découvrir de nouvelles choses. Maintenant, en studio, j’utilise aussi de vrais instruments et non plus seulement une souris. Cela aussi change beaucoup de choses. J’ai mis de côté l’intellectuel et je me suis concentré sur l’émotionnel. Je m’amuse bien plus comme ça.

Comment as-tu commencé la musique ?
Disons que j’ai commencé à cause (ou plutôt grâce) à un certain complexe d’infériorité.
Au collège, tous mes potes avaient une activité dans laquelle ils excellaient, moi j’arrivais juste à être correct partout. Dessiner un peu, faire du skate à peu près, être à moitié un geek. Ça ne me suffisait pas, j’ai voulu trouver mon truc. Dans la chambre voisine de la mienne, il y avait mon frère et ses platines. Il jouait, enregistrait et il y avait toujours du monde à la maison. Comme un enfant qui apprend à marcher, j’ai tout bêtement copié. J’ai essayé le logiciel qu’il utilisait, j’ai bidouillé. Je me souviens de la première fois où il m’a emmené en club, j’avais 14 ans, ce fut une vraie claque. Puis peu à peu j’ai acheté du matos et commencé à mixer pour faire des  CD. Je me suis mis au graphisme, j’ai voulu filmer ce que je voyais et enfin faire des soirées. Je voulais tout essayer. Finalement, je suis revenu à l’idée de départ, selon laquelle je ne voulais pas m’éparpiller mais exceller dans ce qui me plaisait, la musique.

Depuis tes débuts quels ont été tes mentors ?
Le tout premier a été mon frère, évidemment (Marvy Da Pimp). Lui, ses potes et les soirées Booty Call qu’ils organisaient. Ils m’ont sorti et m’ont appris comment ça marchait, autant au sens technique, qu’économique ou social.
Musicalement, techniquement, la personne que j’ai toujours la plus admirée c’est French Fries. Totalement… Il y a aussi Bambounou. Et ce n’est pas une pub pour le label ! Ce sont des personnes que je respecte intégralement, chez lesquelles, je me retrouve à la fois dans leurs parcours et leurs visions.Il y a aussi Para One qui a toujours été un peu le « génie », le « waw ». Et puis pour l’aspect musical autant qu’humain, il y a Téki Latex. Il a un vrai truc authentique. Dans un milieu qui peut être très hypocrite, c’est quelqu’un qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense.

Être de la génération 2.0 c’est toucher à tout et aussi utiliser son nom comme une marque, penses-tu en faire partie ?
Je suis passé par ce truc « touche à tout », mais le problème c’est qu’on ne va pas au bout des choses. En plus de tout faire, à moitié et pas très bien, on ne peut pas toujours en tirer une vraie leçon. Du moins j’en ai l’impression.
Aujourd’hui tout le monde est photographe ou vidéaste grâce au 5D, tout le monde fait de la musique et se croit DJ, tout le monde a un blog et donc se dit journaliste, je trouve ça assez détestable. Les gens sont plus reconnus pour leur image que par ce qu’ils font, Cette génération peut totalement se perdre, elle passe à côté des choses simples et elle va finir par nous faire passer à côté de nos vies. On risque d’être complètement bloqués dans l’image qu’on veut dégager. Maintenant quand on va à un concert, c’est bras levés ! Il faut vivre ce moment, sinon pourquoi ? Le regarder au travers de son téléphone, moins bien, moins beau, en moins bonne qualité pour finalement montrer qu’on y était et oublier qu’on y est. N’est-ce pas insupportable et stupide?

Quelle est l’importance que tu portes à la scène parisienne ?
C’est une question compliquée. C’est une scène en perpétuelle évolution, mais malheureusement nous n’avons pas la diversité musicale que d’autres pays ont su développer, comme l’Angleterre avec la Jamaïque. Actuellement, je ne me reconnais pas vraiment dans cette scène, bien que j’y sois ancré. J’y fais mon parcours et elle m’a fait connaître. J’en connais les règles, mais artistiquement je ne m’y retrouve pas encore vraiment. Quand on va dans un autre pays, lorsqu’on demande de citer des artistes français, ce sont les Daft Punk, Justice et Brodinski qui ressortent. Et c’est cool, je les respecte totalement, mais ce n’est pas un courant auquel je m’identifie.

J’ai entendu dire que tu avais des projets en dehors de la musique, peux-tu nous en parler?
Mon côté justement touche à tout m’avait mené à la création de vêtements. Il y trois ou quatre ans, deux mecs d’une marque de Streetwear sont venus me voir pour que je porte leurs vêtements pour un blog et on s’est tous pris d’affection. J’ai tout de suite voulu donner de ma personne dans ce projet qui me plaisait, je voulais donner mon avis. Nous étions trois « entrepreneurs » et quatre graphistes. Les trois entrepreneurs ont vite voulu bosser avec d’autres graphistes. Nous nous sommes éloignés des premiers, mais la volonté de créer persistait, de faire connaître les artistes qui nous plaisaient et de mettre leur travail sur T-shirt. Du coup nous avons créé une autre marque. Rapidement, par un concours de circonstances, nous avons été remarqués par un producteur / distributeur. Lors de notre  premièrer encontre, nous n’avions que six T-shirt. Il nous a demandé d’en faire une collection. Une semaine plus tard, nous avions toute une série de concepts, autour de l’idée de trompe-l’œil, qui s’appliquaient sur la globalité du T-shirt. Un an plus tard, nous sortions nos trois collections. Aujourd’hui, nous sommes vendus dans un peu plus d’une dizaine de boutiques dans le monde, à Paris dans notre showroom et nous sommes en attente de validation pour Colette.

On a parlé de la scène parisienne, mais où aimerais-tu aller si tu devais en sortir ?
Je me sens très européen, dans les codes mais artistiquement je ne sais pas. Je suis fasciné par Londres et Berlin. Cependant, je pense qu’on est bien aujourd’hui à Paris, on est pile à la pointe d’un triangle d’influences et je ne me verrais ni vivre à Berlin, ni à Londres, donc pour l’instant je suis bien ici.

www.clekclekboom.com
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Interview & photographie : Chloé Bonnie More

EXTRAIT DEDICATE 29 – Automne-Hiver 2012/2013

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