L’instant Courrèges

Son prestige est immense, son héritage est intact. Jacques Bungert et Frédéric Torloting ont décidé de remettre en lumière – sans la galvauder – cette légende de la mode et du design. 

Le bureau de Coqueline est inchangé. Même mobilier tout de blanc et d’acier, de plexi, de lignes nettes qui contrastent avec la multitude de notes en mouvement, preuve que la maison, si attachée à son héritage, est bien vivante, fonctionnelle, ouverte aux idées neuves. Un postit collé avec du ruban adhésif près de la porte d’entrée lance cet avertissement aux deux nouveaux propriétaires : “Celui qui poursuit le passé soit le tue, soit est tué par lui”. C’est de Gandhi. On veut photographier ce mot écrit de la propre main de Madame Courrèges, mais Frédéric Torloting rougit un peu. Il ne préfère pas, comme s’il craignait de désenchanter le pouvoir magique de cet axiome rédigé pour lui et son partenaire, et à personne d’autre. On remballe notre boitier et nous continuons la visite.

Nous sommes au 40 rue François 1er, au coeur du triangle d’or où se dresse sur six étages, l’immeuble qui abrite le siège social de Courrèges. Au rez de chaussée trônent la boutique et le café blanc à coté du nouvel espace baptisé “Courrèges Millésimes”  dédié aux vêtements originaux du créateur. Au dernier étage, couronnant un ensemble de showrooms destinés au prêt à porter, au design et aux parfums, le domaine de Jacques Bungert et Frédéric Torloting, les deux repreneurs de la maison fondée en 1961.

L’esprit de Courrèges respire tout entier dans ce loft blanc, forcement blanc, qu’inondent les riches nuances de la lumière du jour et de l’énergie d’une vie. Rencontrer les nouveaux propriétaires de cette légende est forcément enthousiasmant, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’ils ont été élus – plutôt que choisis. Quand André Courrèges se retire en 1994, la maison reste entre les mains de son épouse Coqueline. Elle refuse de vendre à qui que ce soit, les propositions ne manquent pourtant pas. Les griffes possédant un tel degré de notoriété à l’échelle mondiale sont rares et les grands groupes sont évidemment aux aguets. Mais il ne saurait être question de galvauder le prestige moral de la maison en la cédant à des faiseurs de luxe et des fabricants de it-bag à la chaîne. Car si la marque s’est endormie, elle ne s’est pas abîmée. Son esprit souffle toujours sur les collections des grandes griffes de la mode et du luxe (il suffit de jeter un oeil sur le printemps-été de Prada pour s’en convaincre) et sa philosophie – le design au service d’un monde meilleur – est plus pertinente que jamais. En lisant un édito de Jacques intitulé “marque à l’ombre”, Jacquelines Courrèges a un éclair, elle sait qu’elle a trouvé plus que des repreneurs : des garants.

Deux ans d’échanges, le temps de nouer une véritable amitié et la reprise s’effectue fin 2010. L’autre aspect plaisant de cette rencontre tient à la personnalité et au parcours des deux successeurs – on a presque envie d’écrire, des deux héritiers. Les deux lorrains se sont rencontrés après le bac, à Metz, avant leur prépa HEC (ils feront une école de commerce à Lyon). Ce sera le coup de foudre de l’amitié car depuis, ils ne se sont plus quittés et ont tout réussi ensemble depuis vingt cinq ans.

Ils fondent Prodeo qui deviendra vite une importante agence de communication parisienne avant de prendre en main la présidence de la puissante Young and Rubicam. Autant dire que ces deux gamins de la Moselle sont devenus de superbes enfants de la pub et qu’ils n’ont rien à prouver quand Coqueline les appelle pour la première fois. Sauf à eux-mêmes.

S’envoler vers de nouveaux challenges qui ne soient pas des redites, passer de l’autre coté du miroir, acheter une marque faisait partie de leur nouvelle envie commune. Le hasard, ce divin alchimiste de la destinée, fera le reste. “Il y a eu six mois de transition car nous devions nous-mêmes transmettre la présidence de Y&R France que nous avons laissée en juillet 2011 seulement. Depuis nous sommes lancés à fond dans le développement de Courrèges.”

Le développement de Courrèges. Vaste entreprise soumise à de passionnantes réflexions. La marque a tout fait et pourtant, tout reste à faire encore car l’essence même de la griffe lui permet de se déployer dans tous les domaines où le design pose son empreinte. André Courrèges avant d’être couturier, fut ingénieur. Son but n’était pas de créer des vêtements mais de changer le monde. La finalité ultime de ses inventions consistait, en associant fonctionnalité et esthétique, à créer de la vie, ni plus ni moins. C’est à dire que Courrèges peut s’exprimer partout.

Si en 1965, la griffe balayait toutes les conventions et faisait sa révolution à grands coups de lignes géométriques, de tons acidulés, de petits blousons courts en vinyle, de mini-robe trapèze, elle trouvait aussi son expression dans la conception de voitures électriques, une folie à l’époque, une bénédiction aujourd’hui. “Ce que tout le monde fait aujourd’hui pour des questions d’argent, André et Coqueline le faisaient avant, par conviction profonde”, analyse Frédéric. Le prêt à porter Courrèges s’exhibe sur les portants du showroom. Les classiques sont à peine revisités par l’équipe de stylistes, tellement les originaux sonnent justes. Il faut du courage, de la bienveillance pour ne rien changer à un style. “Les gens attendent de revoir du Courrèges”, dit Jacques. Il a raison et on est tenté d’ajouter que l’instant Courrèges est d’une actualité brûlante, car nous regardons tous aujourd’hui dans le rétroviseur ces marques des années 60 qui elles-mêmes ironiquement rêvaient les années 2000 dans le pare brise. “Attention cependant à ne pas réduire la force de Courrèges à une envie ponctuelle de revival sixties, prévient Frédéric.

C’est avant tout cette volonté inouïe de créer une pièce qui compte et non un vêtement de plus, qui confère aux pièces du vestiaire Courrèges cette élégance intemporelle et cette grande modernité. La femme Courrèges ne se résume pas à une époque.” Cette élégance se fonde puissamment sur un savoir-faire d’exception, extrêmement rare, infusé dans le site palois par 15 couturières récemment honorées par la visite de la ministre Aurélie Filippetti. Certaines sont entrées chez Courrèges en 1969. Un atelier haute couture, dont les habitants de Pau sont très fiers, et sur lequel les deux dirigeants ont décidé de s’appuyer pour un déploiement international. S’appuyer sur une “main” made in France chèrement préservée, sur un patrimoine intact et sur un système de création global unique – pas de styliste star qui fait trois petits tours et puis s’en va – est une adéquation suffisamment inédite pour être soulignée. “La maison est pure” souligne Jacques. Pur, le mot est simple et pourtant il frappe et laisse songeur. Il place haut la barre de la conviction.

 

Le passé de Courrèges ressemble singulièrement à son avenir. La vie de la maison est si intimement liée au design qu’on peut tout imaginer. La maroquinerie devrait nous entraîner dans l’univers du sport si cher au coeur du créateur, les lunettes devraient nous surprendre. “La première collection créée avec Alain Mikli était formidable mais la seconde va vous étonner” glisse Frédéric avec un ton mystérieux mais confiant. Et surtout les parfums font leur retour, notamment le célèbre Empreinte : “Au gré des législations, des ingrédients comme les mousses de chêne ou le santal furent interdits. La composition du nouveau parfum a été adaptée par un nez de Firmenich – la maison qui avait créé l’original – pour conserver sa senteur initiale” explique Jacques qui présente également avec fierté Eau de Courrèges ainsi que le nouveau jus, Blanc de Courrèges.

Quant à la présentation et aux rythmes des collections, ne comptez pas sur eux pour s’engager dans d’arrogantes dépenses somptuaires. Pas de défilés mais des vêtements livrés au compte-gouttes, quand ils sont prêts, sans se soucier du galop infernal auquel la mode actuelle a décidé de courir.

André Courrèges mettait un temps certain pour créer ses vêtements car il voulait que tout soit pensé, réfléchi, utile à la femme. Rien ne devait être gratuit. Il faut dire qu’il avait fait ses classes chez Cristobal Balenciaga. Aussi, porter un vêtement Courrèges, ça doit signifier quelque chose, comme si la cliente devenait la porte-parole d’une éthique et d’un art de vivre, explique Frédéric. “Nous respectons cette démarche, non par dévotion mais parce qu’elle nous a convaincus par son intelligence“.

Au fond, Jacques Bungert et Frédéric Torloting nous racontent une autre histoire de mode où les yeux ne sont pas continuellement fixés sur les cours de la bourse mais sur le produit. Ils nous rappellent que le temps est le seul luxe véritable.

www.courreges.com

Texte HERVÉ DEWINTRE Extrait de DEDICATE 30

Photographe Alice Rosati c/o Mot if Management. Réalisation Adèle Cany, Assistée de Danae Fischer. Modèles Rhianna Porter c/o Oui Management. Coiffure Jean Luc Amarin c/o Airport Agency . Make Up Tiina Roivainen c/o Airport Agency . Manucure An Thuy POUR YSL c/o Airport Agency .

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