LE SWING DU NOUVEAU SIECLE

Une bande de remixeurs s’emparent du swing pour mieux le réinventer.

Le siècle dernier fut techno. Techno music. Technologique. Logique évolution, avec pour inéluctable aboutissement le nouveau millénium. Le danseur d’alors passa dix ans replié sur lui-même, et la lassitude de BPM haut débit, répétés à l’infini, pointa son nez. Début 2000 réapparaissent donc les danses à deux : tango, salsa, tempos sensuels jusqu’aux halls d’hôtel(la lounge), on danse dancehall et les rockers, entre deux pogos, imitent leurs parents… En attendant une vraie nouvelle musique, on révise ses classiques, on revisite les genres. Tout se recycle, pour la bonne cause ou la bonne pause.

Les fifties sont ainsi au goût du jour (The Pipettes et autres Clodettes) tandis qu’un autre revival remonte encore plus loin dans le temps : le swing – sorte d’ancêtre du crunch. Christina Aguillera s’offre en Lady Jazz sur son nouveau CD. Outkast se la jouent Ragtime. Et le genre de refaire surface, avec la parution d’une compilation ovni où le swing est à l’honneur : “G Swing”.

Autrefois, le swing était sur toutes les lèvres. C’était la Swing Era (1935-1945), le temps bénit des big bands qui faisaient danser par milliers. Sinatra et Ella Fitzgerald n’étaient encore que des chanteurs d’orchestre, et Glenn Miller ou Duke Ellington faisaient la pluie et le beau temps.

À sa manière le genre délimitait déjà les contours du clubbing. Dérivé du charleston, le swing est donc aussi et surtout une danse, dont chaque mouvement rappelle les transes vaudou, en plus chic et girly. Durant ces années folles, les chorégraphies sont complètement timbrées. Issu des bas-fonds de Chicago et devenu à la mode à Broadway, le swing enflamme jusqu’au Paris de Montparnasse (Kiki à la Coupole) et devient une musique de rébellion, décadente et pleine de furie exutoire.

Pas étonnant que la house américaine puise ses samples dans les classiques du genre. Pas étonnant non plus qu’un collectif de remixeurs allumés (Romain BNO, Joakim, Lindstrom, etc.) se plonge aujourd’hui dans ce répertoire pour en réinventer les contours avec fougue. En partant des samples et des voix originels, mais avec ici et là quelques guests (dont l’incroyable Rossy de Palma pour un swing gitan), les remixeurs offrent un album truffé de hits retravaillés en home studio, véritablement réinventés. L’occasion rêvée d’exhumer de jolies perles.

Tout au long du disque apparaissent en filigrane les grands génies du jazz, et particulièrement Duke Ellington. Compositeur, arrangeur, pianiste, chef d’orchestre, l’album lui rend un hommage turbulent à travers plusieurs titres, dont “Mood Indigo” – sa mélodie la plus connue, chantée ici par Nina Simone – et “Ring Dem Bells” – dont les cloches 2006 sont bel et bien lustrées. On croise son big band sur les morceaux des Mills Brothers et des Six Jolly Jesters présents sur l’album. “Caravan”, hit fortement “playlisté” par Duke, est quant à lui transposé en disco rétro-futuriste. Le spectre rôde, donc…

D’autres incontournables talents swing sont bien sûr conviés sur ce tribute malin. Surnommé “King of Swing”, le clarinettiste Benny Goodman figure en bonne place avec son tube “Sing Sing Sing”, qui marqua, en 1937, l’entrée en force dans les foyers du premier solo de batterie. Le saxophoniste et chanteur Louis Jordan, autre star du genre et auteur du calypso “Run Joe”, est l’un des précurseurs du rhythm and blues. Avec son électrique batteur Chick Webb, il court-circuite en son temps le Savoy Ballroom, mythique dancing de Harlem où Ella Fitzgerald chanta pour la première fois à 18 ans. Ella deviendra ensuite la diva que l’on connaît. On croise tout ce beau monde sur G Swing, hommage foutrement rafraîchissant qui finit en beauté avec la bombe Joséphine B. – dont on fête cette année le 100e anniversaire. Son “Heartbreaker” ferme ici le bal, en apesanteur.

Avec le swing 2006, on redécouvre la frénésie tap dance. Ça vous démange sous la chaussure ? C’est ça, le swing. Il n’y a plus qu’à danser.

“Swing for modern clubbing” (Barclay)

Texte : P.Laugier

Illustration : Egospray

EXTRAIT DEDICATE 10 – Automne 2006

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