LE BIHAN DEVENU GRAND

Le mec en impose. Prestance, charisme, un “je ne sais quoi” dans l’air qui inspire le respect. Réflexion intérieure, la réussite n’a pas eu sur lui cet effet dévastateur empreint de snobisme, perturbateur de naturel. De ses origines modestes, une enfance dans les banlieues, un père marin pêcheur puis laveur de vitres, il a su garder cette simplicité trop souvent déficitaire.

Décontracté, le sourire arboré en est pour beaucoup dans le réchauffement de la planète. Calor, calor ! L’homme se décrit, délicieuse dérision qui sent bon la maturité : “avant on disait : “c’est un gros chien, des fois, on croit qu’il va parler mais en fait il aboie”, parce que j’étais souvent en colère (rires). Mais maintenant on pourrait dire” un espèce de grand truc qui essaye de comprendre le monde dans lequel il vit, en se disant que ça passe très vite. Et comme il a beaucoup de chance, il essaye juste d’en profiter un peu.”

Samuel, tu es un homme overbooké, quand prends-tu tes RTT ?
Je dois maintenant apprendre à coordonner mes loisirs. En réalité dès que ma carrière d’acteur a pris son envol, j’ai tout de suite voulu poursuivre en tant  que producteur, auteur. Il a fallu que je réapprenne un métier. J’ai un peu sous-estimé le temps que cela prend de créer, de s’imposer dans un domaine même si le métier de producteur est assez proche de mon métier d’origine. J’avais oublié combien de temps il m a fallu pour exister en tant qu’acteur. Bien qu’au final, dans la production, tout soit allé assez rapidement, trois ans, surtout grâce au talent de François Xavier Demaison qui cartonne au théâtre, l’enchaînement au cinéma fut laborieux. Il a fallu que j’apprenne à m’entourer, déléguer, m’organiser et j ai eu le sentiment de passer les dernières années à ne faire que lutter. Aujourd’hui, je m’aperçois que le temps passe vite, que mon fils grandit, et qu’il est important de jouir de ses victoires. Je ne travaille pas pour exister.

Qu’est-ce qui te tient le plus à cœur aujourd’hui ?
Dernièrement sur le tournage de “Mesrine”, j’ai pris énormément de plaisir à jouer une scène de hold-up, un plaisir enfantin. J’ai alors réalisé que j’avais choisi ce métier pour avoir le privilège de m’amuser en travaillant. Ca n’arrive pas assez souvent. Aujourd’hui, tout s’organise. Je ne suis plus tout seul, j’ai une équipe et je cherche également à développer la coproduction afin de partager les responsabilités. On ne se rend pas compte au combien la production peut être pesante, on passe son temps à gérer des problèmes. Si un artiste se plante, on coule la boite. Ce sont des pressions constantes. Pour que tout soit plus agréable à vivre, l’idée est d’essayer de diviser les responsabilités en multipliant les compétences. Je m’associe de plus en plus avec “CALT Production” (Caméra Café, Kamelott) pour tout ce qui est des spectacles vivants et humoristiques. Ils sont jeunes et possèdent un vrai savoir-faire sur l’humour, une dynamique qui me correspond.

Comment en es tu arrivé à la production ?
J’avais envie de travailler en groupe. En tant qu’acteur, j’ai eu assez vite le sentiment d’être isolé. J’ai alors pensé créer par le biais de la production, un pôle de travail qui réunisse une sorte de famille d’artistes du cinéma, dont je ne bénéficiais pas en tant qu’acteur. C’est ce qui s’est produit. Je suis passionné par énormément de corps de métiers dans le cinéma. Grâce à la production, j ai pu rencontrer des gens comme  Régis Guérin, “Rageman”, un affichiste de génie, mais aussi des auteurs comme Olivier Volpi ou Mickaël Quiroga. En montant ma boîte de production, j’ai réussi à construire cette famille qui me manquait.

Ton passage à vide en tant qu’acteur t-a t’il poussé à t’engager davantage dans la production ?
Sûrement. Je crois avoir voulu être plus radical dans mes choix quitte à moins travailler. Je me suis perdu un temps, en faisant trop de compromis. Il existe une réalité à la lecture d’un projet qui ne peut pas aller au-delà de ce qu’on lit. J’ai parfois mis trop d’espoirs dans certains projets et j’ai finalement été déçu. Mes derniers films ayant eu un peu moins de
succès, je me suis davantage engagé dans la production, le développement de projets, l’écriture. J’ai alors réalisé combien j’avais besoin de créer, fabriquer. Le métier d’acteur est relativement virtuel et j’ai besoin de matière, de concret. Je garderai toujours ce double penchant pour le métier d’acteur et ce travail de fabriquant, que ce soit par le biais de l’écriture, de la réalisation ou de la production. Le but de ma production est vraiment de faire du cinéma, des thrillers qui me passionnent. Peut- être qu’on arrivera à la comédie mais pas aujourd’hui. La comédie est un genre très difficile. Pour Demaison, ce fut surtout une rencontre d’artistes. Mon rôle a été de l’aider à se mettre en valeur et de lui donner les moyens de s’imposer.

L’acteur développe nécessairement un côté assez narcissique. N’a-t-on pas envie d’autre chose lorsque l’on prend de la maturité, de l’expérience ? L’envie, à travers l’écriture, la production, de mettre des gens en avant plus que soi-même ?
Je pense qu’auparavant, j’avais énormément besoin de reconnaissance. Evidemment j’avais envie que mon travail soit reconnu parce que ça flattait directement mon ego, mais aujourd’hui je m’attache davantage au plaisir qui découle du jeu, des rencontres. Je crois avoir passé ce cap qui fut néanmoins important pour moi. Le besoin de reconnaissance appartient à un manque de confiance en soi. Aujourd’hui, peut-être que je m’accepte un peu plus avec mes défauts et qu’au fond je suis assez content de ce que j’ai fait avec ce que j’avais. Un peu plus en paix avec moi même je pense.

Tu reviens avec beaucoup d’actus, des projets en tant qu’acteur et producteur. Peux-tu nous en dire un peu plus ? Qu’en est-il d’ “homicide 21” ?
Rien n’est sûr. C’est un projet que j’ai développé avec un jeune réalisateur, Cédric Chambin. Nous sommes allés voir Luc Besson qui a été le premier à croire au projet et avec qui nous avons fait un bout de chemin. Mais rien n’est signé. C’est un beau projet en tant que producteur mais aussi acteur parce que je jouerai dedans.Je produis également François Xavier Demaison et Mickaël Quiroga, deux humoristes talentueux. J’aimerai passer à la réalisation. J’ai d’ailleurs commencé avec un court métrage qui s’appelle “Alphonse Funèbre” et j’ai envie de continuer parce que j’ai besoin de fabriquer. Au début, je n’osais pas demander aux acteurs de faire certaines choses, et pourtant, ils le font….même si ce sont des trucs absurdes, c’est génial. C’est une expérience que j’ai vraiment envie de revivre.En tant qu’acteur, j’ai fait “Frontières” de Xavier Gens, le 28 janvier en salles, “Disco”, le film de Fabien Onteniente avec Franck Dubosc, le 2 avril sur les écrans. J’ai également fait un film d’auteur de Nora Hamdi, “Des poupées et des anges” avec Karina Testa, Leïla Bekhti et Samy Naceri. J’ai fini le tournage de “Mesrine” avec Vincent Cassel que je retrouve après “Le pacte des loups” et Jean François Richet que je découvre. Beaucoup de rôles différents de ce que j’ai fait jusqu’à présent. C’est toujours plus intéressant de jouer des personnages pleins de défauts, des lâches, des méchants, des odieux plus que des séducteurs. Dans “Mesrine”, je joue un braqueur du milieu, alors que dans le  Nora Hamdi, je fais un personnage assez ambigu qui arrive un peu comme un sauveur. Dans “Disco”, mon personnage est un docker, militant syndicaliste en grève, qui le soir va faire des concours disco. La partie séduction appartient à Franck Dubosc. Mon personnage est plus profond parce qu’il lutte pour sa survie. La danse reste le seul moment où il peut rêver et retrouver une partie de son enfance.

Si je te demande le rôle de ta vie, Bad Boy ou Belle Gueule ? Rires….
Je me suis rendu compte que c’est le réalisateur et le scénario bien plus que le personnage qui mettent en valeur ton travail et qui donnent du sens à ce que tu fais. Les personnages les plus intéressants sont ceux qui ont plusieurs niveaux de lecture, un peu sur la tangente. Dans l’absolu, le cinéma est fait pour jouer les Bad Boys qu’on ne peut pas être dans la vie. Les vrais Bad Boys sont des rebelles, soit morts soit en prison. Donc, il vaut mieux les jouer en tant qu’acteur, plus simple et moins risqué.

En tant qu’acteur, est-ce que tu as un rôle que tu refuserais en toutes circonstances ?
Je ne peux pas dire que je sois très excité à l’idée de me farcir un personnage très glauque comme un violeur d’enfants. Trois mois dans la peau d’une ordure, ce n’est pas forcément évident. Maintenant, si le réalisateur est Jacques Audiard, la question se pose autrement. Son regard, son analyse aboutissent forcément sur un enrichissement de la nature humaine, de soi, des autres. Il y a des rôles que l’on peut aborder avec réticences, qui font peur, mais tout dépend de qui nous accompagne. La plus grande richesse dans ce métier, ce sont les artistes et leurs rencontres. C’est un métier qui ne se fait pas tout seul et c’est vraiment ça qui est intéressant. Comme disais Jouvet : “Mets un peu de vie dans ton art et un peu d’art dans ta vie”

 

Tu as suivi un parcours que tu qualifies de classique pour en arriver au métier de comédien. Est-ce que tu penses qu’être acteur c’est inné ou est-ce que ça se travaille  ?
Comme tous les dons, c’est inné mais ça se travaille. C’est-à-dire que je ne connais pas un artiste digne de ce nom qui n’ait pas passé des heures à travailler. Ce qu’on attend d’un artiste, c’est qu’il nous surprenne, avec un véritable regard sur le monde, des propositions étonnantes parfois fascinantes parfois détestables.

Est ce que tu as des héros, en général ?
Ils changent tout le temps (rires), à chaque fois je me dis : “Ah ouais lui !” Et après je l’oublie, je me demande : “Mais c’était qui le mec à qui je pensais, je voulais qu’il soit mon héros”…. (Rires)

Et actuellement, tu en as ?
Il y a un surfeur de vagues géantes qui s’appelle Laird Hamilton…. (Rires), c’est un super-héros lui… J’ai rencontré Buzz Aldrin, l’homme qui a posé en second son pied sur la lune. C’était un héros de mon enfance. Je l’ai rencontré lorsque j’étais président du jury du Festival d’Aventures Jules Vernes où il était invité. Je ne serai jamais cosmonaute, j’aurais bien voulu, je me suis souvent dit : acteur ou cosmonaute. Et puis il y a Massoud,  l’Occident n’a pas su l’entendre lorsqu’il nous mettait en garde contre l’extrémisme religieux. Personne ne l’avait jamais vraiment écouté… Sinon je travaille beaucoup avec “Action contre la faim”. Jean Christophe Rufin m’a présenté à eux, c’est un auteur fascinant, un héros intellectuel.

Tu t’engages beaucoup dans l’humanitaire, “Action contre la faim”, ”Novembre en enfance”.

Je suis parrain de “Novembre en enfance”, ce qui consiste à présenter aux médias le principe de collectes de fonds.  Je suis membre du conseil d’administration d’ “Action contre la faim”, ce qui m’implique beaucoup plus, autant dans les grandes directions de l’association que sur le terrain. C’est une association présente dans le monde entier qui regroupe énormément de dons et d’actions diverses.

Si demain tu devais partir comme tu l’as fait au Darfour, où partirais-tu?                                                          Je voulais partir en Centre Afrique, parce que le conflit est en train de se répandre sur la région. Un autre endroit dont on parle très peu est la Mongolie, j’en reviens tout juste et j’ai réalisé un documentaire pour Envoyé Spécial qui sera diffusé prochainement. Après plusieurs années de sécheresse, deux hivers successifs, particulièrement rudes, avec des vents qui ont fait tomber la température jusqu’à – 60°, ont décimé les troupeaux. Les populations des campagnes ont dû migrer vers les villes, perdant tout. A Oulan-Bator, la capitale de la  Mongolie, des bidonvilles immenses s’étalent à perte de vue sauf que là bas en hiver, il fait -40°C. Les enfants vivent dans les égouts pour se protéger du froid. Ce n’est pas un sujet dont on parle ni un endroit de conflits. Mais on retrouve encore ce même processus de mondialisation, un commerce agressif et des gens qui sont laissés pour compte.

Qu’est ce que tu fais lorsque tu ne fais rien ?
Je culpabilise… (Rires) Mais maintenant, il faut que ça change, il faut que je pense un peu plus à profiter.

Un de tes meilleurs souvenirs de carrière, un truc délirant ?
Quand j’étais à la Comédie Française, j’ai remplacé au pied levé le premier rôle dans “Occupes-toi d’Amélie”, sauf que la pièce durait 3 heures et qu’elle faisait 300 pages. J’ai donc dû apprendre le texte en 3 jours, avec l’aide d’une assistante qui ne m’a pas lâché. Je venais de rentrer à la Comédie Française et je n’avais alors que des rôles de trois lignes. J’étais un peu tendu mais ça a cartonné. Ce genre de truc n’arrive qu’à la Comédie Française, parce que quand quelqu’un est malade, on se doit de le remplacer. Il y a cet autre moment lorsque j’ai joué une pomme à New York dans une pièce écrite en collaboration avec des enfants. C’était l’histoire d’une pomme et d’une banane qui s’évadaient d’un réfrigérateur et effectivement, j’avais un costume de pomme, mais dommage aucune photo. Je faisais un carton, ma pomme avait un accent français, c’était cool.

Qu’est ce que tu aimerais dire sans qu’on te le demande ?
Je me rends compte que j’ai énormément de chance de faire ce métier et d’en être arrivé là où je suis. Entre galérer et être découvert, réussir, ça ne tient à rien, mais on peut y passer énormément de temps.

Un surnom ?
“Samos” comme le fromage de poche et les filles disaient de moi : “Un mec de poche !”.

Ton plus grand regret d’homme ?
De ne pas être cosmonaute…(rires)

Ta plus grande fierté ?
Que malgré les moments difficiles, plus que tout, je n’ai jamais perdu de vue que je voulais être un bon père. Mon fils à treize ans, évidemment je n’en parle pas trop mais c’est un rôle qu’il ne faut pas oublier.

Interview : Jessica Segan – Cyril Xavier Napolitano

Photographie : Thomy Laetsch

Published : Hiver 2008 – DEDICATE 15

 

 

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