POUR YVES PACCALET, LA SITUATION EST DESESPEREE, MAIS PAS GRAVE

L’homme se croit tout : il n’est rien. Il pense que l’univers entier le désire et l’acclame, et que, sans lui, rien n’existe. Le cosmos s’amuse de ce stupide orgueil. Les galaxies s’esclaffent, les étoiles se tordent, les planètes se gondolent.

L’homme adore l’idée qu’il est radicalement différent des autres vivants. Au sommet (au-dessus !) de la pyramide… Il se persuade qu’il incarne la créature élue de Dieu (s’il a l’esprit religieux) ou de Darwin (s’il est évolutionniste). Il s’intitule le maître des plantes et des animaux. Il se baptise “deux fois sage” (Homo sapiens sapiens) : preuve qu’il ignore le sens même du mot “sage”. Il se prétend la forme la plus parfaite de la réalité, celle vers quoi tend toute l’histoire de la matière et de l’énergie depuis la Genèse ou le Big Bang, la raison d’être des quarks et des particules, des atomes et des molécules, de la vie même, depuis le microbe jusqu’au grand singe.

La réalité est assez différente. L’homme n’est qu’un rien du tout négligeable dans l’immense univers. Un habitant de hasard sur une planète minuscule, qui tourne autour d’une étoile moyenne (le Soleil) située à la périphérie d’un bras (dit “d’Orion”) de notre galaxie (la Voie lactée), sachant qu’il existe 200 milliards d’étoiles dans notre galaxie, des centaines de milliards de galaxies dans l’univers, et peut-être plusieurs univers parallèles ou emboîtés les uns dans les autres… L’homme n’a pas inventé grand-chose, sauf la vanité, l’ivrognerie, l’épuration ethnique et la guerre nucléaire. C’est un australopithèque à peine dégrossi, doté, certes, d’un cerveau de 1 300 cm3 dont peuvent sortir la peinture de Léonard de Vinci ou la musique de Mozart, mais plus généralement l’obsession du territoire et la pulsion de dominer son voisin, ou de l’assassiner.

On peut croire que Dieu (ou Yahvé, ou Allah, ou Manitou…) a créé toutes choses, que notre destin est écrit sur une page du Grand Livre, et que le Père éternel nous convoquera le jour du Jugement dernier : ainsi finira la vie humaine avant les cantiques du paradis ou l’odeur de chair cuite de l’enfer. On peut aussi bien penser que l’humanité résulte, par une succession aléatoire de hasards et de nécessités, d’une pulsion intrinsèque de la matière et de l’énergie, lesquelles s’organisent et deviennent de plus en plus complexes, jusqu’à la vie, à l’intelligence et à la conscience.

Dans les deux cas, nous sommes transitoires. Éphémères. Condamnés à ne pas durer. Quand disparaîtrons-nous ? Je laisse de côté la thématique du Jugement dernier – puisque les desseins de l’Éternel sont impénétrables. Du côté de la science, l’inquiétude est palpable… Maints éléments laissent supposer que l’Homo sapiens ne passera pas le XXIe siècle. Nous risquons gros si nous continuons à nous entretuer et, sous prétexte de “croissance” et de “progrès”, à détruire notre maison commune (la Terre) par nos saccages et nos pollutions.

Guerre nucléaire ou réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité ou empoisonnement de l’air et de l’eau, destruction de la couche d’ozone ou libération de germes microbiens mortels : nous serons la première espèce qui s’anéantira elle-même. Cela nous sera reconnu dans les siècles des siècles comme notre plus bel exploit ! De son côté, la planète a toutes les chances d’être, à brève échéance, enfin débarrassée de son espèce la plus prolifique, la plus sale, la plus destructrice et la plus teigneuse. Peut-être serons-nous remplacés, comme groupe dominant, par les fourmis (l’intelligence collective), les dauphins ou les pieuvres (les intelligences de la mer)…

La Terre s’est formée voici 4 milliards et demi d’années. La vie est apparue sur la planète il y a 4 milliards d’années. Les premières formes humaines (les représentants initiaux du genre Homo) ne remontent qu’à 3 millions d’années. Nous avons “explosé” il y a moins de 200 000 ans, en tant qu’Homo sapiens cueilleurs et chasseurs. Voici 10 000 ans, au Néolithique, nous sommes devenus agriculteurs et éleveurs, artisans et villageois. Nous étions 10 millions d’humains au temps de Cro-Magnon, et 100 millions au début de l’Antiquité. Nous avons atteint notre premier milliard sous Napoléon, lors de la première révolution industrielle. Nous étions 4 milliards après la Deuxième Guerre mondiale. Nous sommes 6 milliards et demi, nous serons 8 milliards en 2025 et 12 en 2050. Impossible à la Terre de supporter ce tsunami de bébés braillards, d’adultes bagarreurs et de vieillards emplis de rancœur.

Un milieu fini, comme celui de notre globe, ne saurait tolérer quoi que ce soit d’infini – en particulier pas la croissance, cette utopie impossible, ce mensonge éhonté de bonimenteur économique ou politique… La nature, que nous avons crue dominée, se vengera et nous collera une grande claque – comme nous en assénons au moustique importun. A moins que nous n’acceptions ce dont nous ne voulons même pas entendre parler aujourd’hui : la décroissance dans les pays riches, le partage avec les plus pauvres, le plaisir de la frugalité, le renoncement à la société de consommation, c’est-à-dire la quête des biens immatériels – la démocratie, la fraternité, la littérature, la poésie, les beaux-arts… En un mot, la philosophie du peu et l’amour de la paix…

J’avoue que j’éprouve quelque peine à croire en cette issue heureuse. Car, comme disait le penseur français du XVIIIe siècle Julien de La Mettrie : “Je déplore le sort de l’humanité d’être, pour ainsi dire, entre d’aussi mauvaises mains que les siennes.”

“L’Humanité disparaîtra, bon débarras !”
“Sortie de secours” aux éditions Arthaud

Chronique : Yves Paccalet
Photographie Editions Arthaud – Illustration BenjaminS avignac

Extrait DEDICATE 14 –  Automne 2007

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