KEZIAH JONES AFRICAN POWER

Avec son nouvel album, le plus cosmopolite des musiciens nigériens s’affranchit une fois encore de ses propres codes et s’invente même un personnage, Captain Rugged. Il se livre avec son habituelle honnêteté.
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Comment est né cet album, qui ressemble fortement à un nouveau départ – même s’il cultive dans son sillon votre fameux Blufunk ?
L’idée de ce Captain Rugged, un super héros nigérien, trottait dans mon esprit depuis déjà quelques années…
J’avais déjà essayé de lui donner naissance à travers quelques albums, sans succès. Il y a à peu près deux ans, j’ai décidé de lui offrir son propre album. Je me suis senti enfin prêt et disponible pour le projeter avec son histoire au devant du public… Et je crois bien que cela valait le coup d’essayer. Même si là, maintenant, tout de suite, je suis sur les rotules !

Qui a influencé Captain Rugged ?
Je me suis inspiré de diverses personnalités. Du côté des artistes, Fela Kuti avant tout. D’après moi, c’est un parfait exemple de personnage qui peut m’influencer, c’est lui même un super héros. “Rugged” veut dire “robuste”. Et Fela a su provoquer la dictature nigériane, prendre des risques. Il y a aussi des gens de Lagos, où je vis. Face à l’adversité, certains peuvent se montrer héroïques : mes amis, ma famille, les gens que j’aime dans la musique… et de parfaits inconnus que je croise dans la rue.

Vous avez travaillé avec Russell Elevado , le producteur d’Erykah Badu ou d’Angelo…
Je l’ai rencontré en faisant mon album Black Orpheus. Il avait eu l’occasion d’écouter les démos et voulait aussi s’impliquer…. En le voyant travailler, je suis devenu totalement fan de lui ! Nous sommes toujours restés en contact depuis cet album. Ce qu’il fait est unique. Russel est bien plus qu’un producteur, c’est un artiste. En mixant l’album, il va le propulser à un autre niveau. Et il comprend plutôt bien ma musique, c’est donc un honneur de travailler à nouveau avec lui.

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En 2013, vous avez fêté les 20 ans de votre premier album. Est-ce une forme d’accomplissement personnel de durer aussi longtemps alors que tout est si éphémère ?
Jamais je n’aurais pensé aller aussi loin après Blufunk Is a Fact. Evidemment, j’en suis fier, mais je ne me repose pas sur mes lauriers. D’ailleurs, lorsqu’on a fini de mixer Captain Rugged à New York, j’ai constaté une vraie progression par rapport à mes anciens disques. Il est bien meilleur que Black Orpheus ! Je ne céderai jamais à la folie du rythme du business de la musique. Je garde le cap, et j’essaye surtout de construire une oeuvre cohérente, que l’on puisse admirer dans trente ans. Je ne veux pas de quelque chose qui parte à la dérive… Mais pour parvenir à cet accomplissement, il faut aussi avoir du vécu. Or, dans le business actuel, tu ne peux pas vivre une vie normale : il y a un cycle de deux ou trois ans de tournée, puis un autre album à enregistrer et ainsi de suite. Pour ma part, j’ai simplement voulu rompre cette cadence. Alors je disparais et je reviens lorsque je me sens prêt, lorsque j’ai des choses à raconter. J’ai de la chance d’avoir un label qui ne me met pas la pression.

Une bande dessinée accompagne le disque. Pourquoi ce choix radicalement visuel ?
Lorsque le dessinateur Native Maqari et moi avons développé le personnage de Captain Rugged, nous avons tacitement décidé qu’il vivait à Lagos, dans un bidonville. Parce que Lagos est visuellement aussi intéressante que des capitales occidentales comme Paris, Londres ou New York. 20 millions de personnes y vivent, c’est énorme ! Mais c’est un endroit tellement dangereux que les gens ne le voient pas au cinéma ou dans les bandes dessinées. Pourtant, Lagos est tellement moderne avec son architecture futuriste, hyper seventies, il y a des endroits qui ressemblent à Los Angeles, il y a aussi le quartier portugais avec des maisons anciennes, l’architecture coloniale britannique… C’est une ville qui donne sur la mer,avec les lagunes, des rivières…
Nous souhaitions mettre Lagos au centre de l’histoire afin que le lecteur puisse mieux visualiser, comme Gotham City dans Batman. Un lieu symbolique où un super héros vivrait. Native et moi sommes allés à Lagos pendant trois mois. Nous nous baladions, nous nous plongions dans l’atmosphère des rues, des habitants. Et quand nous rentrions, il dessinait sur le vif des scènes locales auxquelles nous avions assistées. Native est très jeune et très bon… Je me dis parfois qu’on aurait carrément dû sortir un bouquin ! (rires)

Pourquoi l’art visuel, voire plastique, est-il si complémentaire de votre musique ?
Plus le temps passe, plus je réalise à quel point je suis intéressé par l’aspect visuel des éléments. À mes yeux, la photographie a fait beaucoup pour la musique, qui marche toujours mieux lorsque c’est une image pertinente qui l’accompagne. Je repense aux années 70… Quand nous achetions un vinyle, nous regardions tout à la loupe, les images, les crédits. Avec le MP3, tout ça est perdu aujourd’hui. Il n’y a plus d’éléments pour enjoliver le tout. Aujourd’hui, on pense la musique comme un livre ou un film, c’est comme acheter une expérience. C’est exactement ce que tout le graphisme développé autour de Captain Rugged essaie de faire. Et pourquoi ne pas faire un film ?

Sur les photos de l’album, vous arborez un costume de super héros pas comme les autres. Etes-vous également sensible à la mode lorsqu’elle est liée à la musique ?
Dans le sens où, comme l’image, elle rajoute du sens à mes morceaux, oui, absolument ! Nous avons travaillé avec une amie designer franco-ivoirienne : Laurence Chauvin Buthaud. Nous sommes partis des équipements de football américain, les avons remaniés sur la confection africaine et leur avons ajouté une cape… L’idée était de mélanger Occident et Afrique via un style à la fois traditionnel et ultra contemporain.

Dans cet album, on retrouve votre célèbre blufunk, ce punk funk sur fond de musiques africaines traditionnelles, mais pas seulement…
Non, c’est vrai, il y a du rock, de l’électro, de l’électro funk, du psychédélique… Captain Rugged, c’est de l’afro new wave, comme l’annonce le premier titre de l’album, de l’afro funk brut de décoffrage, mais qui peut parfois voler très haut ! (rires) Un trip à lui tout seul.

 

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À travers le personnage de Captain Rugged, vous racontez l’Afrique, avec ses hauts, ses bas – et ses politiciens, avec lesquels vous n’êtes pas tendre. En quoi cet album est le plus engagé de tous vos disques ?
Par l’aspect satirique de mes textes. L’ironie permet de critiquer plus facilement une situation. En effet, il y a toujours un spécialiste qui vient argumenter avec sa science et sa perception géopolitique, et qui semble détenir toutes les réponses… Alors qu’il n’apporte non pas une réponse mais un autre mensonge. La vie des habitants du Nigeria devient de plus en plus dure mais le pays, lui, continue de s’enrichir. Pour ne pas tomber dans le pathos, il me fallait cette espèce de Superman africain. Tout en aidant ceux qui en ont besoin, Captain Rugged utilise le langage des hommes politiques qui prétendent intervenir pour tout arranger. C’est un personnage paradoxal, qui utilise son humour pour résoudre les problèmes… Ma protestation, ma critique du pouvoir et des politiciens se voulait avant tout subtile. Je voulais échapper au premier degré !

L’humour serait-elle la meilleure arme du monde ?
Sans aucun doute ! Regardez Fela Kuti, qui était réputé pour être sérieux… mais en réalité il était très drôle. Même si ses sujets n’étaient pas à prendre à la légère, ils faisaient un joli pied de nez à tout le sérieux du reste du monde.

Quel est votre programme pour les mois à venir ?
Il est sacrément chargé. D’abord, la tournée en France, en Europe, puis aux Etats-Unis. C’est un album qui est fait pour être joué live, et je pense m’y coller ces deux prochaines années ! Je suis aussi en train de construire un studio à Lagos pour pouvoir produire de la musique d’ici, tout en fabriquant une nouvelle guitare qui ne devrait pas tarder à voir le jour. Et puis il y a mes cours de musique online pour faire du Blufunk…

À quoi ressemble le quotidien de Keziah Jones ?
Je me lève toujours tôt, sauf si j’ai joué la veille. D’abord, je joue de la guitare pour me détendre, m’apaiser. Ensuite, je lis. Je roucoule avec ma bien-aimée, je regarde le ciel. Le temps s’écoule dans le calme, jusqu’au soir. Mon existence est simple, paisible… Finalement, elle n’est pas très intéressante ! (rires)

Vous avez une solide fanbase en France. Et vous -même, si je ne me trompe pas , êtes francophile ?
Entre la France et moi, c’est une admiration mutuelle. Votre pays a accueilli beaucoup d’écrivains et musiciens afro américains dans les années 60 et 70. Ils avaient du mal à exister dans leur pays d’origine et ils ont trouvé ici la reconnaissance dont ils avaient besoin : Thelonious Monk, Charlie Parker, Miles Davis… Les anciennes colonies françaises ont au moins donné naissance à une multitude de références culturelles que la France a su absorber – ce n’est pas le cas, par exemple, de l’empire britannique qui n’a pas intégré les cultures qu’il a dominées jadis. Lorsque je monte sur scène en France, je me sens instantanément compris.

Quel est le rêve que vous n’avez pas encore réalisé ?
C’est difficile à expliquer, mais j’aimerais jouer exactement ce que j’entends dans ma tête avec la guitare. Je ne suis pas sûr d’y arriver un jour…

www.keziahjones.biz

Photographie: Alexandre Brunet
Interview Sophie Rosemond
Extrait DEDICATE 31 – Automne-Hiver 2013/2014

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