GASPAR NOÉ, LOVE, ARCHIVES DEDICATE 33

“Mélodrame pornographique”, c’est ce qui peut sortir quand vous cherchez une information sur le dernier film de Gaspar Noé. C’est lors d’une projection où l’audience composée essentiellement d’hommes seuls et éparpillés dans la salle (pour le cas des journalistes) que le réalisateur qui sent le soufre, projette à Paris un mardi matin, pour ceux qui ont raté la projection cannoise, sa copie présentée pendant le festival. Nous aurions pu imaginer un film classé XXX en 3D, ça aurait été sous-estimer le talent de ce réalisateur, qui nous balance un Love Story actuel et moderne.

 

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Le film s’ouvre sur une scène d’amour, lumière douce, graphique, photographique, les corps ne se cachent pas et font vraiment l’amour ou plutôt se caressent, un parti pris, sans tabous, et à l’encontre d’une production signée Hustler ou Playboy. Le ton est donné, il va y avoir de la nudité, du sexe, mais surtout une histoire, celle d’une relation amoureuse entre Electra et Murphy, on est bien dans un film d’auteur. Les lunettes sur le nez, l’image prend toute sa profondeur, je n’avais jamais vu de 3D utilisée dans la réalisation d’un drame, d’une romance, d’un film qui raconte une histoire sans super héros ou dessins animés, et c’est une superbe idée.

Ce couple, se rencontre, s’aime, expérimente, et vit, ses bonheurs, ses colères, ses doutes. Ils découvrent leurs fantasmes, en réalisent certains, la camera vole, survole les scènes, la maitrise du réalisateur est indéniable, son talent et sa signature aussi. La ligne de temps est fractionnée, l’alcool, les drogues, des quotidiens interlopes urbains, et aussi chers à Gaspar Noé, nous font perdre nos repères pour mieux nous emporter dans l’histoire.

Dans les scènes les plus crues, il y apporte un esthétisme onirique, par la couleur, la lumière, la beauté des corps, Gaspar Noé, expert du Romantico Trash ? Ça va plus loin que ça et serait insultant de vous laisser croire que son film a cette seule dimension. C’est la mise en abime d’un couple qui vit pleinement sa vie, sa passion, sa sexualité, celle que parfois l’on tait, mais qui existe belle et bien. Noé, s’amuse avec les extrêmes et les fait s’entremêler pour embrouiller nos sens, Jeckyll and Hyde, en fusion totale.

“What is the meaning of life ?” Demande-t-il. “Love” répond elle. “What in life is better than sex and Love ?” demande t-il, “Sex with Love” répond elle, quel sentimentalisme, une histoire d’amour, dans l’univers de Métal Hurlant, des personnages plus bruyants, plus à vif que la banale dispute mais tellement passionnés. Des scènes d’amour ponctuent et relatent l’évolution de la relation, la première fois, souvent marquée par la performance, puis les sentiments s’installent, le partage, l’envie de donner et de savoir recevoir. Finalement Gaspar Noé invite simplement à aimer et se donner plus d’amour, en acceptant ce que l’on est et ce qu’est l’autre, il réussit à nous toucher et à nous transformer, voyeur de la relation entre cet homme et cette femme, nous les accompagnons dans leurs moments les plus intimes, comme les plus durs, témoins d’un couple moderne, où le mot “contemporain” prend enfin tout son sens.

 

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J’imagine qu’il n’y pas de doublures, comment s’est passé le casting ?

Le principe du film c’était de représenter une passion amoureuse entre un garçon et une fille qui est ensuite brisée par l’arrivée d’une deuxième fille. Mais l’idée c’était de représenter ce qu’est la passion amoureuse, y compris lors des scènes qui se passent nus sur un lit. Quand j’ai commencé le casting je me suis rendu compte que c’était assez facile de trouver un garçon mais plus compliqué de trouver une fille parce que le rapport à la nudité des filles est diffèrent. J’ai présenté des garçons à des filles et inversement, je me disais ce couple là ou cette association est crédible, j’ai eu la chance de rencontrer Aomi et Klara et c’est la toute dernière semaine avant le début du tournage que j’ai trouvé les 3 personnages principaux. Ça c’est vraiment joué à la dernière seconde. Ensuite bien sûr toutes les séquences ne sont pas réelles, il y a des choses vraies dans le film et des choses simulées mais ce qui est important c’est qu’à l’arrivée tout paraisse cohérent et vrai.

Karl et Aomi sont en couple ?

Non non, Karl est avec une fille que je lui aie présentée pendant le tournage et qui n’est pas dans le film. D’ailleurs sur la fin du tournage il y avait un peu de jalousie de sa part, quand il devait embrasser une des actrices.

Les poils pubiens ?

Je n’aime pas les chattes rasées ou en ticket de métro, ça ne me renvoie pas à mes rêves d’adolescent, j’ai grandi avec des images de Sylvia Kristel, Brigitte Lahaie et le triangle pubien est la chose la plus naturelle au monde, alors que les chattes rasées sont contre nature et me renvoient à des images de film porno et justement je ne voulais pas que le film fasse porno mais ressemble à la vraie vie. Je voulais des filles naturelles dans un contexte naturel, elles devaient avoir la totalité de leurs poils pubiens.

Il y a plein de clins d’oeil dans ton film, l’affiche du film de Pasolini, Salo, la maquette du Love Hotel d’Enter the Void

Oui ce n’est pas intentionnel mais ça ne me dérange pas et du coup si j’en mets une autant en mettre plusieurs. Tu as aussi la VHS de Seul contre tous, il y a aussi beaucoup de références à des films que j’adore et que j’adorais quand j’avais 25 ans. Le film n’est pas autobiographique, mais ça pourrait être ce que serait ma vie si elle avait dévié, c’est un mélange de la vie que j’avais à 25 ans, de celles de mes potes, c’est dire “voilà ce que la vie peut devenir si t’éclates une capote avec une personne dont tu n’es pas vraiment amoureux”.

 

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Tu as des scènes parfois violentes entre Electra et Murphy mais il y aussi une certaine violence de la part d’Omi quand elle impose son choix.

Oui mais je connais plein d’histoires comme ça, où la femme veut garder le fruit d’un soir après avoir dit au garçon qu’elle ne voulait pas le garder ou qu’il n’y avait pas de risques. Mais dans le film, c’est juste que cette fille est contre l’avortement car elle avait failli être avortée, ce n’est pas une personne de droite ou de gauche ou religieuse c’est juste qu’elle a ce rapport à l’avortement. Mais quand la capote explose c’est le garçon qui est responsable.

 

Tu as un univers assez atypique, comment le définirais-tu ?

Je ne pense pas qu’il y ait des quotidiens typiques, peut être que j’ai des références de vie et  cinématographiques différentes de la majorité mais j’adore Pasolini, 2001 de Kubrick ; ce n’est pas des conneries de dire que j’aime ces choses là et j’essaie d’imiter la liberté intellectuelle qu’ils avaient. Tu as juste l’impression de bien faire. J’adore la phrase de Buñuel, “ne fais jamais pour de l’argent ce que tu ne ferais pas gratuitement, le travail c’est pour les esclaves”. Tu dois faire la chose que tu as envie de faire et ensuite tu vois si tu peux te faire rémunérer pour ça, mais tu essaies toujours d’aller vers ce qui t’a fasciné chez les autres.

 

Tu me disais “j’ai fait une histoire sentimentale”, pour Irreversible tu voulais faire une histoire d’amour mais la production t’avait demandé un histoire plus violente, Enter The Void, c’est l’amour entre un frère et sa soeur, tu es un grand romantique ?

Être sentimental ça ne veut pas dire que tu es bon ou mauvais, d’ailleurs je ne crois pas trop à la bonté ou à la méchanceté, tu as des gens cruels parce qu’ils sont reptiliens, d’autres trop sentimentaux super casse-couilles mais la bonté, la méchanceté, il faut être chrétien pour y croire. C’était quoi la question ?

Savoir si tu étais romantique, sentimental…

Sentimental oui, je m’attache beaucoup, j’ai été très choyé dans mon enfance, par mes parents, par mes amis, du coup quand tu as un rapport non conflictuel depuis ta plus tendre enfance tu as tendance à le reproduire. Je suis compliqué mais je suis bienveillant et je m’attache beaucoup.

 

Quand tu évolues dans ton univers dans lequel il y a la violence, la drogue, le sexe… des choses qui sont “tabous” dans notre société…

Le sexe n’est pas tabou, tout le monde le fait. Tu fais un film de cannibales, tu touches à un tabou, l’inceste, oui même si c’est plus accepté qu’avant, la pédophilie c’est un tabou, le salaire des gens est un tabou, mais un garçon et une fille qui font l’amour amoureusement et consenti, je ne vois pas quel est le problème, tout le monde fait ça ou désire faire ça régulièrement. Je suis surpris que ce ne soit pas montré plus souvent que ça. Il aurait été normal que le cinéma des années 70 bifurque vers des films comme le mien, mais c’est la législation, les interdictions aux mineurs et la classification X qui ont fait que ce cinéma qui aurait dû se produire tout naturellement ne s’est pas produit à cette époque là, et peut-être que maintenant tu vas attendre 20 ou 30 ans pour avoir des films d’auteurs qui vont montrer des actes sexuels, alors qu’il n’y a rien de plus naturel que ça. C’est plutôt la violence au cinéma qui est surexposée, proportionnellement tu vois plus souvent des gens tuer des gens, alors que ça se produit rarement dans la vie, que des gens qui font l’amour alors que ça c’est un truc universel qui est en plus un objet d’attraction universel.

 

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À un moment tu nous transportes dans cette relation et on a presque l’impression que l’on se retrouve témoin, voyeur, de ces amoureux et de leur relation.

Tu avais un peu ça dans un film que j’avais beaucoup aimé, La vie d’Adèle et effectivement dans ce film je ne m’attendais pas à une séquence de 8 minutes, que l’on dit simulée, mais qui était très crédible, et qui justifiait l’addiction amoureuse d’Adèle pour l’autre et je me suis dit c’est bien de montrer ça, après les cuisines de tournage, peu importe, l’essentiel c’est de montrer ce que les gens dans leur vie ont expérimenté et qui remplit une grande part de leur tête.

 

Tes deux héros vivent pleinement leur sexualité, crois-tu que ce soit compliqué aujourd’hui dans notre société de vivre comme ça ?

Je crois que c’est plus compliqué de ne pas vivre sa sexualité. La frustration est source de toutes sortes de maladie. C’est l’éternel truc, vaut-il mieux avoir des remords ou des regrets, tu peux aussi t’en sortir sans avoir ni l’un ni l’autre.

 

L’enfant s’appelle Gaspar, le héros s’appelle Murphy, toi-même tu joues dans le film, c’est nouveau non?

Ça me faisait rigoler de ne mettre que des prénoms qui viennent de ma vie, de mes amis. Murphy c’était le nom de famille de ma mère, et quand j’étais gamin, j’aimais mieux le nom de Murphy que Noé, parce que Noé je trouvais ça trop court, du coup quand je vivais en Argentine j’écrivais Gaspar Murphy ou Gaspar Noé Murphy, et du coup Murphy c’est un nom auquel je peux m’identifier, et puis son ennemi dans le film s’appelle Noé, comme un conflit interne, son fils s’appelle Gaspar, son meilleur ami et plus mauvais ami, s’appelle Julio, c’est mon deuxième prénom. C’est juste que pour commencer le film je me dis voilà j’avance en territoire connu, il y a des situations que je connais à la 1ère personne ou à la 3ème personne, et voilà ce sont des univers que je connais, des étudiants de cinéma comme certains que je connais, je ne suis pas toujours brillant, ça m’arrive parfois de l’être et parfois de ne l’être pas du tout. (rires).

www.love-lefilm.com

Images Gaspar Noé.

Propos recueillis par Olivier Bouché. Archives DEDICATE 33, Printemps/Été 2015

 

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